Le Pas du Perron Fée,
prélude à la prise de pouvoir par Charles le Téméraire

Un important ‘fait d’armes’ à Bruges

Du 28 avril au 17 mai 1463 la Grand’ Place à Bruges livra le décor pour un pas d’armes de grande envergure, le Pas du Perron Fée[1]. Dans les nombreux écrits relatant l’histoire de Bruges à l’époque bourguignonne, les références à ce pas demeurent extrêmement rares. Les chroniqueurs locaux ne l’ont pas mentionné. Dans son Cronycke van Vlaanderen, Nicolas Despars (1522-1597) a décrit de manière détaillée les joutes qui eurent lieu le lundi 25 avril 1463, organisées par la société chevaleresque de l’Ours Blanc et qui se clôturèrent par un grand banquet à l’hôtel de ville, en présence du duc Philippe. Du pas d’armes, autrement plus important, qui se tint ensuite, il ne souffla mot.

Rien d’étonnant dès lors si ce pas ne fut pas mentionné dans les Jaerboecken der stad Brugge de Charles Custis (1704-1752), la plus importante compilation de ce que l’on estimait devoir être connu par l’honnête homme en matière d’histoire de Bruges. Ayant beaucoup pillé Despars, Custis s’attarda évidemment aux joutes de l’Ours Blanc. A vrai dire, pour les dernières années du règne de Philippe le Bon, Despars et dès lors Custis ne furent pas particulièrement prolixes. Aux années 1450 à 1467, Custis ne consacra  que 25 pages, en majeure partie consacrées aux activités de la société locale de l’Ours Blanc. Les dix ans de règne de Charles le Téméraire (1467-1477) devaient se contenter de 35 pages. En revanche, les cinq années de règne de Marie de Bourgogne (1477-1482) étaient bonnes pour 50 pages et les vingt-quatre années de Philippe le Beau (1482-1506) pour 315 pages. A elle seule l’histoire de l’incarcération à Bruges de l’archiduc Maximilien en 1488 et de la révolte qui l’accompagna occupait 160 pages.

Il n’est donc pas étonnant que l’historiographie brugeoise ne se soit pas intéressée au pas de 1463, même lorsque l’intérêt pour la période bourguignonne et plus particulièrement pour les joutes se développa. A l’occasion de l’organisation du Pas d’Armes de l’Arbre d’Or en 1907 (basé sur le pas d’armes organisé en 1468 par Antoine, le Grand Bâtard) et du Grand Tournoi de Bruges en 1974 (basé sur le tournoi tenu le 11 mars 1393 n.s. entre Jean de Gruuthuse et Jean de Ghistelles) les publications réalisées à ces occasions, et en particulier les écrits des réalisateurs respectifs, l’archiviste de l’état Albert van Zuylen van Nyevelt et l’historien Antoon Viaene, ne se référèrent nullement au pas de 1463[2].

Ce pas n’était pourtant pas resté totalement inconnu. En republiant l’œuvre du baron de Barante, Histoire des ducs de Bourgogne[3], Gachard mentionna en bas de page qu’une description détaillée de ce pas était conservée à la Bibliothèque Nationale[4]. Cette description fut publiée en 1874 par l’archiviste de Douai Félix Brassart[5]. Il existe quatre exemplaires (ou versions différentes) relatant le Pas du Perron Fée, gardées respectivement à la Bibliothèque nationale, aux bibliothèques d’Arras[6] et de Cambrai[7] et à la British Library[8]. A ma connaissance ces textes n’ont jamais été comparés ni collationnés, mis à part la comparaison succincte faite par le professeur Jennifer Goodman entre les manuscrits parisien et londonien[9]. Les extraits du manuscrit de la British Library qu’elle a publié, comparés au texte parisien, sont suffisants pour démontrer qu’il s’agit de deux textes différents et donc sans doute de deux auteurs, qui demeurent inconnus. Les noms ont été suggérés d’Olivier de la Marche, ainsi que des hérauts d’armes Limbourg et Toison d’Or. D’autre part, dans son Inventaire des archives de la ville de Bruges – Inventaire des Chartes[10], l’archiviste Louis Gilliodts – Van Severen a mentionné quelques-unes des dépenses consenties par la ville de Bruges à l’occasion de ce pas.

Le manque d’intérêt pour cet évènement, tant dans les chroniques brugeoises que plus tard dans les nombreuses études consacrées au Bruges de l’époque bourguignonne, pourrait s’expliquer par le fait que ce pas fut un évènement qui ne concernait pas vraiment les Brugeois, mais seulement la cour du duc. Cette explication ne peut valoir qu’en partie, puisqu’elle vaudrait tout autant pour le Pas de l’Arbre d’Or. Or, celui-ci est resté bien ancré dans la mémoire collective et frappe toujours l’imagination. L’on trouve à Bruges, à proximité des boulevards qui portent les noms Toison d’Or (datant de 1885), Philippe le Bon, Charles le Téméraire et Marie de Bourgogne ainsi que des rues Charles Quint et du Tournoi, une Rue de l’Arbre d’Or (toutes dénominations datant de 1907), mais point de Rue du Perron Fée.

Ce qui peut étonner davantage, c’est l’absence du Pas du Perron Fée dans les principales chroniques de l’époque. Il semble à vrai dire que cet épisode ait été frappé par la malchance. Chastellain l’a sans doute décrit, mais cette partie de ses chroniques est irrémédiablement perdue[11]. Olivier de la Marche n’en dit rien, à moins qu’un des comptes-rendus qui nous sont parvenus, soit de sa main. Enguerrand de Monstrelet parle des joutes qui eurent lieu en décembre 1463 lors du mariage à Bruges du couple Guelre – Bourbon, mais ne souffle mot du Perron Fée[12]. Rien non plus dans les Mémoires de Jacques Du Clercq, ni évidemment chez Commynes (qui ne débute qu’en 1464) et Molinet (qui ne commence qu’en 1474). Quant à Jean de Troyes (1461 à 1483) il écrivit tout bonnement pour l’année 1463 que ‘ne survint rien qui doit estre mis en grand’ mémoire[13].

Il en va de même dans les biographies de Philippe le Bon[14] et de Charles le Téméraire[15], ainsi que dans les nombreuses études consacrées à la Cour bourguignonne, mis à part les quelques auteurs cités ci-après. Le catalogue volumineux publié à l’occasion de l’exposition consacrée à Charles le Téméraire à Berne (2008), Bruges (2009) et Vienne (2010) ne souffle mot lui non plus de cet évènement brugeois[16]. Il ne s’agissait pourtant pas d’un simple passe-temps mais d’un évènement aux implications dynastiques et politiques certaines. Les efforts constants entrepris par Charles de Charolais afin de ravir le pouvoir à son père, à tout le moins à le partager avec lui, se manifestèrent dans le déroulement de ce pas.

Au cours des années récentes, le Pas du Perron Fée a certes été mentionné ou étudié par certains auteurs (Sidney Anglo[17], Jennifer Goodman[18], Richard Barber et Juliet Barker[19], Elodie Lecuppre-Desjardin[20]) mais ils l’ont fait dans l’optique de l’étude des festivités et des symboles de l’époque, sans porter plus particulièrement ou de manière détaillée leur attention sur l’élément politique présent dans ce pas. D’autre part, une version en français actuel, basée sur la publication de Brassart et précédée d’une brève introduction, a été publiée par le professeur Colette Beaune, dans Splendeurs de la Cour de Bourgogne, récits et chroniques, livre paru en 1995 chez Robert Laffont, sous la direction du professeur Danielle Régnier-Bohler.

D’un point de vue brugeois, le Pas du Perron Fée mérite d’être extrait de l’oubli et replacé dans la mémoire collective des Brugeois. En outre, nous pensons pouvoir démontrer, par une analyse plus approfondie du texte conservé à la BN, que ce pas joua un rôle non négligeable dans le cheminement de Charles le Téméraire vers la prise de pouvoir.

Joutes, tournois et pas d’armes

Nous notons que, même dans des études à caractère scientifique, les différentes formes de lutte chevaleresque ne sont pas toujours distinguées les unes des autres. Résumons leurs caractéristiques.

Les joutes faisaient partie des passe-temps de prédilection de la noblesse et de l’aristocratie urbaine. A défaut de guerres, les jeunes aristocrates se maintenaient en bonne forme en s’adonnant à des affrontements sportifs et relativement inoffensifs, simulacres de véritables batailles. Bruges, tout comme Lille, était un haut-lieu pour de telles activités. La société chevaleresque de l’Ours Blanc s’y adonnait exclusivement. Elle avait son local dans la Loge des Bourgeois et, en reprenant le flambeau d’organisations antérieures, ses activités s’étendirent d’environ 1380 à 1487. Notre étude publiée en 2000, Het ridderlijk gezelschap van de Witte Beer, steekspelen tijdens de late middeleeuwen in Brugge[21], nous a permis de faire la synthèse de ce qui nous est connu sur cette société, qui n’a hélas pas laissé de documents authentiques. Les joutes annuelles se déroulaient pendant toute une journée. Les activités annexes, avant et après, s’étiraient sur trois journées, ce qui d’après les normes médiévales, était une période plutôt brève.

Le tournoi proposait une formule différente. Alors que les joutes consistaient en combats singuliers successifs entre deux cavaliers qui s’attaquaient à la lance, le tournoi était une petite bataille guerrière en miniature. Un groupe de chevaliers s’attaquait à un autre groupe d’importance égale. Les combats se déroulaient à cheval et à la lance, mais également avec l’épée ou même la hache, à cheval ou à pied. Il s’agissait, surtout au cours de la première période – onzième au treizième siècle – de combats du nom de mêlées auxquels des dizaines voire des centaines de chevaliers participaient. De tels tournois étaient plus exceptionnels que les joutes. Le plus important, ou à tout le moins le plus connu, qui se soit déroulé à Bruges, fut celui de 1393 auquel une centaine de chevaliers participa. Le tournoi ne se prolongeait d’habitude pas au-delà d’une journée entière.

Le pas d’armes allait plus loin. Tout d’abord il prenait plus de temps. Cela pouvait être quelques jours, mais aussi quelques semaines et dans un cas bien connu il s’étendit sur une année entière. Apparu d’abord en Espagne, le pas prit toute son ampleur à la Cour de Bourgogne. Il s’agissait en fait d’une succession prolongée de joutes. La différence la plus importante, outre cette longue durée, résidait dans le fait que, contrairement aux joutes et tournois qui n’étaient régis que par des règles plutôt simples, le pas était organisé minutieusement, selon un scenario établi à l’avance, qui était basé sur un thème chevaleresque.

Contrairement à la plupart des joutes et tournois, les pas étaient dus à l’initiative d’une seule personne. Le thème de base tournait toujours autour de l’amour courtois. Un preux chevalier se faisait le défenseur d’une Dame. Cette Dame était parfois prisonnière et devait être libérée, ou il s’agissait de la défendre contre des agresseurs. Dans les deux cas le chevalier se battait avec quiconque se présentait afin de se mesurer avec lui. L’argument était à chaque fois plus ou moins le même, avec pourtant des variantes. Il s’agissait toujours d’histoires assez compliquées, qui pour nos mentalités paraîtront comme assez ennuyeuses. Toutefois, pour les chevaliers et les courtisans, élevés dans l’esprit et avec les contes de l’amour courtois, elles étaient compréhensibles et passionnantes. Le chevalier qui avait pris l’initiative et qui à lui seul se mesurait avec des dizaines de chevaliers sportifs, devait par définition être un athlète exceptionnel. Il s’acquérait une forte réputation et accédait, grâce à son pas d’armes au statut de vedette et jouissait d’une réputation internationale.

Motivations diverses pour un Pas d’armes

Un autre élément caractérisait les pas, plus particulièrement ceux qui étaient organisés dans le sillage de la cour ducale. Le promoteur devait nécessairement obtenir l’agrément du duc, qui se hâtait de tirer profit pour lui-même de l’initiative. Le pas d’armes était en premier lieu un moyen de combattre l’ennui à la cour. Les ducs connaissaient les dangers du désœuvrement qui laissait le champ libre à la rumination d’idées potentiellement dangereuses. Les ébats chevaleresques étaient une distraction appréciée. L’argument développé comme trame des actions du pas était familier tant aux participants qu’aux spectateurs et pouvait occuper les esprits. Il s’apparentait à la saga du Roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. Tous, à commencer par le duc Philippe le Bon aimaient à s’identifier aux héros de ces récits mythiques, à discuter de leurs exploits et à essayer de les émuler[22]. Puis, comme Geoffrey Chaucer l’a décrit dans ses Canterbury Tales, tandis que les combats se déroulaient, les joueurs impénitents qu’ils étaient, pariaient sur leur issue[23].  

Le délassement qu’offrait le pas était le bienvenu pour le duc comme pour son entourage, certes, mais il était en plus une manière de déclaration politique en démontrant le pouvoir et l’opulence de la cour de Bourgogne. Plus de princes et de puissants étrangers y assistaient, plus le monde pouvait être impressionné par la puissance ducale. A bon droit l’on a pu dire que les Bourguignons ont été les inventeurs de l’Etat spectacle. Un des exemples en fut en 1430 le tournoi (pas un véritable pas d’armes) offert par Philippe le Bon à l’occasion de la fondation à Bruges de l’Ordre de la Toison d’Or[24]. Autre exemple, le Pas de l’Arbre d’Or offert à Bruges en 1468 comme cadeau de mariage par Antoine le Grand Bâtard (1421-1504) à son demi-frère Charles le Téméraire et sa nouvelle épouse Marguerite d’York. A vrai dire l’organisation fut à cette occasion quelque peu différente. Antoine était certes le Chevalier de l’Arbre d’Or, mais il avait des compagnons qui se battaient à ses côtés et ne devait donc pas affronter tout seul les assaillants, qui d’ailleurs se présentaient plusieurs à la fois. Le pas se termina par une ‘mêlée’ entre les participants, avec parmi eux le duc Charles lui-même. Plusieurs éléments s’apparentaient donc plus au tournoi que ce ne fut le cas pour le Pas du Perron Fée[25].

Philippe le Bon saisissait aussi l’opportunité de pouvoir accoupler un pas à une initiative à lui. C’est ainsi qu’au mois de février 1454, le Banquet du Faisan qui se tint à Lille et au cours duquel les nobles présents firent le vœu de participer à une croisade, fut précédé par le Pas d’armes du Cygne (en fait plutôt une joute) organisé par le Chevalier au Cygne, le neveu du duc, Adolphe de Clèves.

En plus, un pas d’armes se prêtait parfaitement à la poursuite de négociations subtiles, d’ordre politique ou dynastique. Dans la seconde catégorie rentraient les efforts qui étaient consentis afin de réaliser des mariages avantageux pour le duché. Ce fut le cas pour le Pas du Perron Fée.

Et parfois même il s’agissait d’encore autre chose. Certains de ces pas d’armes transcendaient l’écume du jour et se hissaient au niveau de la grande politique. Sans qu’un seul mot ne doive être proféré, le déroulement même du pas offrait à tous, présents ou non, la confirmation ou le renforcement d’une prise de position ou d’un fait politique. Ce fut le cas pour le Perron Fée, et nous nous attacherons ici à le démontrer.

Philippe de Lalaing

Le Pas du Perron Fée était une initiative du chevalier Philippe de Lalaing (1430-1465)[26]. Son père, Guillaume de Lalaing, avait été grand bailli du Hainaut et lieutenant de Hollande. Sa mère, Jeanne de Créquy, appartenait à une famille importante de l’Artois. Ayant eu comme parrain le duc Philippe lui-même et ayant été élevé à la cour avec Charles le Téméraire, il appartenait à une famille de guerriers professionnels, dont un bon nombre perdit la vie sur des champs de bataille[27]. Commynes écrivait d’eux : ‘Race dont peu s’en est trouvé qui n’ayent esté vaillants et courageux et presque tous morts en servant leurs seigneurs en guerre’. Son frère aîné Jacques de Lalaing (1421-1453)[28] est entré dans la légende en raison des histoires héroïques écrites à son sujet. Suite à quoi il fut considéré comme le prototype du vaillant chevalier sans peur et sans reproche, totalement dévoué à son souverain. Il fut décrit comme étant le modèle du gentilhomme médiéval qui poursuivait la tradition des chevaliers dans l’esprit de la légende du roi Arthur et du Roman de la Rose, à une époque où l’idéal de la chevalerie était déjà sur son déclin.

En 1445 Jacques organisa à Chalon-sur-Saône un pas d’armes qui s’étira sur une année entière, sous le nom de Pas de la Fontaine aux Pleurs, ce qui ne fit qu’accroître sa notoriété et sa renommée. Il ne s’agissait pas seulement d’un passe-temps, mais d’un élément dans la politique du duc qui désirait promouvoir les contacts entre noblesse du Nord et du Sud. En 1448 Lalaing organisa sur la Grand’ Place de Bruges un combat singulier entre lui et le chevalier anglais Thomas Keith. Philippe le Bon lui-même s’érigea en arbitre. Après avoir effectué des missions tant diplomatiques que militaires, Jacques de Lalaing fut tué le 3 juillet 1453 près de Poeke au cours de la guerre que le duc menait contre les Gantois. Après sa mort il s’avéra qu’il avait consacré tant d’argent à tournois et pas d’armes que sa succession en était lourdement grevée et que la famille y renonça.

Cela n’empêcha pas Philippe de Lalaing de vouloir en 1463 marcher sur les pas de son aîné légendaire et d’organiser son propre pas d’armes. Afin de pouvoir le réaliser et de pouvoir compter sur le concours de la noblesse, l’accord du duc lui était indispensable. Il introduisit donc la demande afin de pouvoir organiser son pas d’armes à partir du mois de février 1463 à Bruxelles.

En dépit de son jeune âge, Philippe de Lalaing était déjà une personnalité importante. Ami d’enfance du comte Charles de Charolais, fait chevalier devant Audenarde en 1452, il avait prêté un des serments lors du Banquet du Faisan en 1454. Il avait été successivement gouverneur du Hainaut et grand bailli de Flandre. Quelques mois après le Perron Fée, il se joignerait au corps expéditionnaire qui, sous le commandement d’Antoine le Grand Bâtard, partit en croisade mais qui échoua piteusement à Marseille, avant de rentrer au pays.

L’aspect dynastique

De Lalaing obtint l’autorisation qu’il sollicitait, sous la condition d’organiser son pas non point à Bruxelles mais à Bruges et d’en reporter la date au mois d’avril. En effet, le duc était sur le point de se rendre dans cette ville et d’y résider pendant quelque temps. Philippe le Bon, âgé et égrotant, jouissait en quelque sorte d’une seconde jeunesse. Sa sœur cadette, Agnès de Bourgogne (1407-1476), veuve du duc Charles de Bourbon (1401-1456) était venue le rejoindre avec quatre de ses enfants. Il s’agissait de Catherine de Bourbon (1440-1469), de Jeanne de Bourbon (1442-1493), du duc Jean de Bourbon (1426-1488) et de Jacques de Bourbon (1445-1468). Elle retrouvait également sa fille aînée, Isabelle (1436-1465), l’épouse de Charles le Téméraire. Deux ans plus tard Isabelle succomberait à la tuberculose qui la minait. Philippe le Bon, séparé de sa femme Isabelle de Portugal (1397-1471), jouissait de cette présence féminine. Elle lui permettait de s’adonner à une de ses activités favorites : organiser des unions qui cadraient dans ses plans dynastiques pour l’extension du pouvoir bourguignon.

Il y avait déjà réussi en unissant la fille aînée des Bourbons à son fils Charles. Ce mariage entre cousin et cousine germains, qui avait eu lieu en 1454, l’avait déçu, puisqu’il n’avait produit qu’un enfant unique, une fille de surcroît, Marie de Bourgogne. A présent il s’était décidé à faire épouser la cadette Catherine avec son neveu Adolphe de Guelre (1438-1478), le turbulent fils unique du duc Arnould de Guelre (1410-1473) et de Catherine de Clèves. Les négociations prolongées, qui aboutiraient au mariage du jeune couple à Bruges le 28 décembre 1463, furent entamées à Bruxelles et agrémentées par des réjouissances et des banquets multiples. Par la même occasion Philippe s’entremit pour marier son autre nièce, Jeanne, avec Jean de Chalon (1443-1503), prince d’Orange, également présent à Bruges[29].

Au mois de février 1463 le duc Philippe s’installa donc à Bruges avec toute sa cour, accompagné de sa sœur et de ses enfants. Les y accompagnèrent, outre ses collaborateurs directs et le nombreux personnel de la maison ducale, les représentants des cours des Bourbons et des Guelre, des diplomates étrangers et toutes sortes de désœuvrés de haut vol. Les nombreuses fêtes tenaient tout ce beau monde occupé. Elles constituaient le fond de décor, pendant que les négociations se poursuivaient avec une lenteur calculée. Basées sur des considérations politiques et dynastiques, elles étaient délicates. Elles exigeaient entre autres que les futurs mariés et leurs cours respectives puissent apprendre à mieux se connaître.  Le candidat-marié n’était toutefois pas encore présent à Bruges.

La proposition de Philippe de Lalaing afin d’organiser un pas d’armes qui s’étendrait sur trois semaines fut dès lors acceptée avec enthousiasme. Pas moins de 86 chevaliers s’inscrivirent pour y participer. En fin de compte il ne furent qu’au nombre de 61, certains d’entre eux faisant partie de l’importante délégation qui à l’impromptu avait quitté Bruges pour la France, sous la direction des Croÿ et d’Antoine le Grand Bâtard, afin d’y mener des négociations avec des diplomates anglais et français[30]. Nous y reviendrons.

D’autre part, les Brugeois de la société chevaleresque de l’Ours Blanc offrirent leur contribution en organisant le 25 avril 1463, en guise de levée de rideau, leurs joutes annuelles. Le duc et sa suite y assistèrent et se joignirent aux chevaliers pour le banquet en la grande salle de l’hôtel de ville.

Le contenu du pas

Le scenario imaginé pour ce long pas d’armes ne brillait pas particulièrement par son originalité et contenait les éléments utilisés déjà dans d’autres pas. Souvent l’Arbre ou le Perron (pars pro toto pour un rocher ou un château fort) était l’attribut central dans ce genre de narrations[31]. Brassart, dans son introduction, déclarait que l’histoire exposée dans ce scenario ‘ne mérite pas l’analyse’ et que les organisateurs de ces spectacles étaient d’une pauvreté d’imagination désolante[32]. En cela il exagérait, comme l’a démontré e. a. Jennifer Goodman. L’élaboration de l’histoire n’était pas imputable au seul Philippe de Lalaing. Par le truchement du héraut d’armes Limbourg il avait dû la soumettre au duc et à une brochette d’anciens parmi les membres de la cour, appelés à évaluer la conformité ‘arthurienne’ du programme qui leur était soumis[33].

Dans le scenario du Perron Fée une noble Dame résidait dans un perron ou château. Elle avait consenti à héberger un chevalier égaré, mais au matin elle le déclara son prisonnier jusqu’à ce qu’il ait prouvé son courage et ses vertus. Afin de fournir la preuve exigée il aurait à combattre tout chevalier qui se présenterait devant le perron. S’il réussissait dans cette mission, il serait libéré. Le scenario se distinguait d’autres, car en général il s’agissait de libérer la Dame ou de défendre son honneur et sa virginité. Ici, au contraire, la Dame occupait une position de force et tenait le chevalier en son pouvoir, ne lui promettant la liberté qu’à ses conditions.

Le scenario passablement compliqué indiquait de quelle façon les chevaliers intéressés devaient être convoqués et comment les combats devaient avoir lieu, avec quelles armes et dans quelles armures, sous quelles conditions, avec quels prix comme récompense, etc. Il s’agissait d’une nième variation sur un thème devenu familier.

Tous les personnages qui apparaissaient dans ce genre d’activité, étaient présents dans celui-ci: la Dame et ses demoiselles, le nain impertinent en tant qu’intermédiaire, le chevalier anonyme, ses sympathisants et ses adversaires, les juges, les Maures et les Turcs, le ‘chevalier fou’, les hommes sauvages, le géant,  les griffons comme sentinelles à l’entrée du perron, les musiciens, les pages, les bouffons, les archers et enfin le grand-maître d’hôtel de la Dame, rôle joué par le duc de Bourgogne lui-même. Sur l’ère du tournoi le duc était représenté par trois arbitres qui devaient veiller que tous se passe en bon ordre et selon les règles. Cela impliquait que les lances et les épées devaient être persées et jauchées, et que leors de leur entre en lice les chevaliers devaient se présenter à eux et être agréés. Les trois arbitres nommés pour l’occasion étaient des collaborateurs du duc, les seigneurs de la Roche[34] et de Moreuil[35] ainsi que Toison-d’Or[36]. Plusieurs officiers d’armes les accompagnaient, soit Hernoul de Créquy[37], seigneur d’Ambremont et Ivergny ainsi que les hérauts d’armes Flandre et Artois. Tous se présentaient en tant que serviteurs de la Dame du Perron Fée.

Il est à remarquer que le personnage de la Dame, quoique cité à de nombreuses reprises, n’apparaissait nulle part et ne fut pas identifié. Même lorsque le pas eut pris fin et que des réjouissances consécutives à la remise des prix eurent lieu, elle n’apparut pas. Ses dames de compagnie ouvrirent le bal, mais de la Dame elle-même il n’y eut de trace. Il semble donc bien qu’elle fût considérée comme un personnage mythique, inaccessible, qu’il ne fallait pas faire incarner dans une personne physique.

Splendeur et magnificence

Le chroniqueur a beaucoup insisté sur l’importance accordée à l’habillement, en nous laissant une description détaillée de ce que portaient les combattants et leur suite. Un tel pas d’armes était ni plus ni moins un défilé de mode masculine, chacun faisant étalage à qui mieux mieux de son importance familiale et politique ainsi que de sa richesse.

Notre propos ici n’est pas d’entrer dans le détail de cet aspect. La lecture de la chronique est éloquente en matière de richesse étalée. Malgré le peu de temps imparti à l’organisation, tous les participants disposaient, outre leurs armures, d’atours luxueux, robes et chapeaux pour eux-mêmes et pour leur suite, housses pour les chevaux, souvent confectionnés en de riches étoffes artistiquement brodées et pourvues de toutes sortes de symboles et ornements. Le chevalier anonyme, Philippe de Lalaing, portait chaque jour au moins un nouvel habillement.

La qualité des étoffes connaissait des variations : soie, taffetas, velours, satin, damas, drap d’or, camelot, drap de laine. Variation également dans les accessoires: vison, zibeline, fourrure, hermine, clochettes et sonnettes, plumets et plumes d’autruche. Multiples variations également dans les dessins et broderies. Ce qui est certain, c’est que personne ne regardait à la dépense. L’utilisation de certaines couleurs était importante sinon essentielle et le chroniqueur ne manqua dès lors pas à scrupuleusement les détailler. Les couleurs qui clairement dominaient le pas étaient celles du comte de Charolais : le noir et le violet[38].

La ville de Bruges contribua aux dépenses

Malgré le fait qu’il s’agissait d’un pas d’armes réservé exclusivement à la cour bourguignonne et à ses hôtes, le peuple de Bruges ne faisant que de la figuration autour de l’arène, les édiles communaux étaient conscients du fait que les retombées en termes de prestige et de dépenses commerciales seraient particulièrement avantageuses. L’intervention financière de la commune n’était d’ailleurs pas exceptionnelle, au contraire[39].

Les joutes étaient pour ainsi dire des activités de routine, mais un pas d’armes d’une telle ampleur était exceptionnel et la réputation de Bruges en bénéficierait. La présence pour une période prolongée de la cour de Bourgogne avec ses dizaines de hauts personnages et ses centaines de collaborateurs et de serviteurs, tous habitués à faire rouler l’argent, était une aubaine pour le commerce brugeois.

Il fut donc décidé de ne pas lésiner sur les dépenses[40]. Tout d’abord la Grand’ Place devait être aménagée en fonction du pas. Plus de 2.000 charrettes de sable furent acheminées :

*Item doe betaelt diversche carremans van deser stede van XXI c XXX [2130] carren zands die ghehaelt ende ghevoert worden upde maerct ter plaetsen daer tvors[eide] [wapen]pas ghedaen was te 6s gr thondert, comt 6£ 7s 9d gr.

*ende den deken(s) vanden muederaers van tvoors[eide] zand te spreedene ende te heffene 20s gr.  Comt al 7£ 7s 9d gr.

Autour de l’arène des barrières furent installées et des tribunes élevées. Dans l’arène un château ou perron fut construit ainsi que des locaux pour les chevaliers jouteurs, pour les hérauts d’armes et les juges. Au départ de l’auberge et de son écurie, où les chevaliers attendaient leur tour d’entrer en lice, jusqu’à l’arène il y avait un passage clôturé et couvert, avec des leviers pour ouvrir ou fermer les barrières aménagées des deux côtés :

* Betaelt meester Anthonis Goossens, themmerman, van werke by hem gedaen omme ’t fayt van wapene welcke mijnheer Phelips de Lalaing dede up de marct deser stede; te wetene omme ene alleye te maekene daer de scilden van wapenen an hynghen met eene aleye bedect te commene en te rydene uit siner herberghe duer syn perron in de bane; beede de henden van de voorseiden bane te sluutene met scuvende bailjen, buiten ende binnen.

* Ende omme te makene een huus in de middel van de voorseyde bane omtrent XIIII voeten wijd ende XXII voeten lanc, daer de jugen metten hyraulden up lagen.

*Item doe betaelt Victoor Pruumbud met zinen ghesellen, vanden pitten te delvene ende de staken te helpene stellen daer de scilden van wapenen anne hijnghen ende van diversche andren ghedelven bij hem ghedaen ter plaetsen voors[eid] voor al 18s. 9d gr.

*Item doe betaelt Olivier de Haze over t(on)ghebruuc dat hij hadde van te mueghen loten de staigen te steicspele de welke hij mainteneirt hem toebehoorende bij cause van zijnen officie mids dat de stede dat lyet bethemmeren ende of luken den tijt vanden voors passe gheduerende ende hem daer vooren toegheleyt 4£ gr.

*Item doe betaelt Mahieu Rousseel, cuenijnc van wapenen van Artois, inde name vanden andren cuenijnghen van wapenen over trecht ende tlossen vanden lijsten, bij compositien 20s. gr.

Ces constructions temporaires étaient peintes en couleurs multiples.

Plusieurs maisons situées sur la Grand’ Place furent prises en location  et mises à la disposition du duc et de son entourage, ainsi que du comte de Charolais, afin de leur permettre de suivre le déroulement des activités de la manière la plus confortable, avec un bon buffet à leur disposition.

*Item doe betaelt Dyne vanden Houvere ter causen vanden huuse in Cranebuerch daer ons gheduchts heere ende mijn vrauwe van Bourbon inne laghen den tijd gheduerende vanden voors passe 8£ gr.

*Item doe betaelt Mathijs wijf van Campen van twee ofte drie cameren in her huus daer mijn heere van Charolois, mijn heere van Doornicke[41] ende andre diversche heeren inne laghen den tijd vande vorm. passe gheduerende 8£ gr.

Au passage, le magistrat de la ville n’oubliait pas d’imputer ses propres dépenses à la caisse de la ville.

*Item doe betaelt Jacoppe van Maldeghem van eender camere daer de buerchmeesters joncvrauwen tvoors[eide] pas zaghen 3£ gr.

*Item doe betaelt Anthuenis Maes castelein vande scepenhuuse, van costen ghedaen upde stallaigen daer de wet metsgaders de notable van deser stede waren binnen den tijd vande voorn passe in broode, wijne ende fruute 4£ 18 s. gr.

*Item betaelt den zelven Anthuenis van costen bij hem verleyt upden 12en ende 29en dach van wedemaendt metsgaders andre daghen der tusschen, alsmen stac upde maerct ende in sghelijcx alsmen tzwijn slouch[42], aldaer in broode, wijne ende fruute 16s. 2d.

La dépense de loin la plus élevée consistait en un subside important offert au duc Charles le Bon

*Item betaelt van costen ghedaen bij causen vanden passe ofte fayte van wapenen hier ghedaen upde maerct bij mijn heere mer Phelips dela Laing ruddre. Eerst zo was ghegheven onzen gheduchten heere over tconsenteren dat men tvoors[eide] pas hier binnen der stede dede ter jeghenwoordicheit van hem, mer Vrauwen van Bourbon zijnre zustre, mijnen heere van Charolois ende vele andre diversche heeren van zinen bloede ende lieden van staten hier doe wesende, de somme van 400£  gr.

ainsi qu’à Philippe de Lalaing

*Item doe ghegheven ende betaelt mer Phelipse dela Laing thulpe vanden costen ende lasten die hij hadde int voors pas  88£ gr.

L’archiviste Louis Gilliodts a fait le calcul que les frais et subsides équivalaient à 286.400 fr. or de 1875. Son calcul ne veut pas dire grand-chose, mais à tout le moins nous pouvons conclure que la dépense représentait un respectable nombre de millions actuels. En faisant la comparaison avec un maître maçon qui avait à l’époque un revenu annuel de 11 £ et en arrondissant l’intervention de la ville à 520 £, cela voudrait dire que l’équivalent du revenu annuel de 45 maîtres maçons était octroyé comme subside. Dans la Belgique de 2009 un maître maçon doit gagner (ou au moins coûter) environ entre 40.000 et 50.000 euro ce qui ferait évaluer le subside entre 1.800.000 et 2.250.000 euro. Les comparaisons sont évidemment difficiles et aléatoires (les chiffres seraient plus modestes si nous prenions comme comparaison le revenu annuel d’un maître maçon dans un des pays émergeants de l’Europe de l’Est), mais ceci donne tout de même un début d’idée[43].

L’aspect politique

Félix Brassart s’est principalement limité à la publication du texte original conservé à la BN. Il y a certes ajouté quelques informations concernant le scenario du pas d’armes et l’identité de certains des participants, mais du contexte politique ou autre il ne souffla mot. L’heure était pourtant grave en raison d’une nouvelle et forte querelle entre Philippe le Bon et son fils. Ce qui fait qu’en plus de l’élément dynastique, une tournure politique était manifeste.

La discorde entre le père et le fils ne datait pas d’hier et était de notoriété publique, du moins dans les cercles dirigeants. En 1457 déjà elle avait éclaté à l’occasion de la nomination d’un chambellan pour Charles. Philippe voulait attribuer cette fonction à un neveu d’Antoine de Croÿ (1402-1475), le conseiller en qui il avait toute confiance. Charles en revanche se méfiait des Croÿs qui, il en était convaincu, profitaient de la santé déclinante du duc afin de promouvoir leurs propres intérêts et, Picards avant tout, d’agir en tant qu’agents du roi de France. Depuis l’explosion de colère de 1457, Philippe et Charles ne s’étaient plus que rarement revus et n’avaient plus qu’exceptionnellement séjourné dans la même ville. Charles s’était retiré à Gorcum (le Gorinchem actuel) et avait fortifié la ville afin de pouvoir s’y retrancher en cas d’attaque.

L’année 1462 porta le conflit à son paroxysme. Un membre de la maison ducale, apprécié du duc pour sa bonne humeur, le sommelier Jean Coustain, fut accusé de vouloir empoisonner Charles. Une machination de la part de Louis XI était soupçonnée. Coustain avoua sous la torture, fut condamné et promptement exécuté. Les choses s’envenimèrent encore davantage lorsqu’il s’avéra que Jean de Bourgogne, comte d’Etampes, membre de la famille ducale mais allié des Croÿs, s’était rendu complice d’une tentative d’envoûtement de Charles à l’aide de manipulations sur une poupée de cire[44].

C’en était vraiment trop et Philippe le Bon se décida à confirmer publiquement que, malgré les différends, Charles demeurait son seul et unique héritier et successeur et qu’il n’était pas question de lui causer du tort. Au mois de juillet 1462 il avait fait de lui son lieutenant général pour la Hollande. En même temps il nommait Louis de Gruuthuse (1427-1492) stadhouder pour la Hollande et la Zélande, en succession de Jean de Lannoy, grand ennemi de Charles. Philippe témoignait ainsi de sa confiance en son fils et lui donnait une mission concrète pour s’occuper. Par la même occasion il l’éloignait de la cour. Les relations n’en devinrent pas meilleures. Philippe s’essaya donc à de nouvelles réconciliations. La présence à la cour de sa sœur, également belle-mère de Charles et des beaux-frères et belles-sœurs de ce dernier semblaient au vieux duc une excellente occasion pour s’y employer. L’entente entre père et fils serait à nouveau confirmée devant toute la cour et par la même occasion signifiée à l’ennemi de Charles, le roi Louis XI ainsi qu’aux Croÿs et leurs partisans.

Charles vint résider à Bruges auprès de son père à partir du 23 avril 1463 pour y rester jusqu’au 31 mai. Il y avait longtemps que les deux s’étaient encore trouvés ensemble, qui plus est pour une période aussi prolongée[45]. Cela ne signifiait pas évidemment qu’ils se tinssent constamment compagnie. Charles résidait non pas dans le corps principal de la Cour des Princes mais soit dans un appartement au-dessus de l’office de la Monnaie[46], dans la rue du même nom, soit dans sa résidence brugeoise préférée, l’Hôtel Vert, nommé plus tard Hôtel Charolais, dans la rue du Marécage[47]. Lorsqu’ils se rendaient au pas d’armes, père et fils s’installaient aux fenêtres de deux maisons voisines. Et lorsque Charles entra lui-même dans l’arène pour jouter, son père ne l’accompagna pas, comme il l’avait fait – en compagnie de Charles d’ailleurs - pour son neveu Adolphe de Ravestein.

Vers la prise de pouvoir

Dans son introduction à la version moderne du récit du pas d’armes, le professeur Colette Beaune a écrit : Ces adversaires appartiennent aux plus hautes lignées de l’Etat bourguignon et représentent trois groupes différents: la noblesse Bourbonnaise qui accompagne la duchesse et ses enfants, l’entourage de l’héritier comte de Charolais et l’entourage d’un Philippe le Bon vieillissant. Et elle concluait: C’est un rite politique : on joue la confrontation qui menace entre les partisans du Téméraire et ceux des Croÿ.

Le professeur Elodie Lecuppre-Desjardin lui a emboîté le pas en écrivant : Dans le cas du Perron Fée il est clair que la trame fictive se double d’une compétition politique bien réelle opposant l’entourage du comte de Charolais (Saint-Pol, Brimeu, etc) aux proches du duc Philippe (Lalaing, Croÿ, Clèves, etc…)[48].

Ont-elles raison? Je ne le crois pas. L’analyse des participants démontrera en effet clairement qu’il ne s’agissait ni d’une ‘confrontation’ ni d’une ‘compétition politique’ mais du triomphe pur et simple du comte de Charolais, revendiqué sans vergogne sous les yeux de son père, de sa famille et de toute la cour. Il ne s’agissait aucunement d’un duel entre le père et ses proches et le fils et son entourage, encore moins entre le fils et la famille de Croÿ. La seconde hypothèse aurait supposé que le comte de Charolais, acceptât au vu et au su de toute la cour et en particulier de son père de se mesurer d’égal à égal avec ses ennemis. Cela aurait été dans son chef une diminutio capitis voire même une humiliation inacceptable. A tout le moins, s’il se fut agi d’une telle confrontation, les participants au pas d’armes auraient dû être plus ou moins également répartis. Or, il n’en fut rien, bien au contraire. La grande majorité des participants était formée par des partisans et des collaborateurs de Charles, tandis que les autres pouvaient en grande majorité être qualifiés de ‘neutres’, certes loyaux serviteurs du duc mais sans pour autant être des ennemis de Charles, au contraire même. En revanche, les chefs du clan Croÿ brillaient par leur absence et leurs partisans inconditionnels tout autant. Dans les tribunes comme dans l’arène les fidèles des Croÿ, tels le comte Jehan de Lannoy (1410-1493) ou Jean de Bourgogne, comte de Nevers et d’Etampes (1415-1491), tout comme les fils, gendres et affidés des deux frères Croÿs manquaient. En fait le clan Croÿ n’était représenté que par un seul de ses membres, le jeune seigneur de Sempy.

Ainsi donc le pas d’armes permettait à Charles de faire comprendre clairement à son père, à toute la cour et aux cours étrangères qu’il était prêt à prendre la succession et qu’il avait autour de lui une forte équipe de collaborateurs et de partisans. Tous ceux qui avaient tenté de le déboulonner n’avaient qu’à en prendre leur parti. A Bruges, Charles leur montra qu’ils avaient échoué et que son heure était proche.

Les grands seigneurs de la cour, à commencer par les membres de la famille ducale, tels que les Clèves et les Bourbons, ainsi que les grandes familles telles que les Lalaing et les Luxembourg s’affichèrent avec lui et ne laissèrent de doute à personne qu’ils choisissaient résolument pour l’avenir. En ce qui concerne les plus importants d’entre eux, l’entrée en lice avec Charles était un signal fort. Les Luxembourg le firent avec ostentation en joutant non sous leurs propres couleurs mais sous celles de Charles. Ensuite il y avait les membres de l’entourage de Charles, dénommés ‘ceux de l’hôtel de monseigneur de Charolais’, ou simplement ‘ceux du Charolais’, nombreux à participer au pas. Face à une participation aussi massive, le jeune et unique représentant du clan Croÿ ne faisait vraiment pas le poids.

Les participants et leurs supporters

Date et nom du jouteur

Amis et ‘supporters’, accompagnant le jouteur dans la lice

Couleurs arborées

Jeudi 28 avril

   

1) Henry de Cicey

Plusieurs nobles
Cinq joueurs de trompette

bleu et vert

2) Philippe de Glymes, seigneur de Grimbergen

Un écuyer

noir

3) Philippe, Bâtard de Brabant, fils de Philippe de Saint-Pol

Quatre nobles
Un écuyer

blanc

4) Jean de Luxembourg, comte de Marle

Deux écuyers
Louis de Luxembourg, Saint-Pol
Pierre de Luxembourg, Brienne
Jacques de Luxembourg, Richebourg
Jacques de Luxembourg, Fiennes
Différents autres amis

noir

Vendredi 29 avril

   

1) Jacques de Bourbon

Charles, comte de Charolais
Jean I, duc de Clèves
Adolphe de Clèves - Ravestein
Louis de Luxembourg, St-Pol
Plusieurs autres hauts seigneurs

bleu

2) Josse de Lalaing

Adolphe de Clèves - Ravestein
Plusieurs autres hauts seigneurs

cramoisi

3) Jean d’Arson

Jacques de Bourbon
Plusieurs autres amis

blanc et violet

4) Jean de Saint-Marcel

Les mêmes

noir

5) Guiot de Songnies

[Les mêmes]

violet et gris

6) Charles de Courcelles

[Les mêmes]

noir

Jeudi 5 mai

   

1) Antoine[49] de Croÿ, seigneur de Sempy

Plusieurs nobles
Six joueurs de trompette

vert et or

2) Philippe de Bourbon

Plusieurs nobles

bleu

3) Antoine, Bâtard de Brabant, fils de Philippe de Saint-Pol

Une suite nombreuse
Plusieurs nobles

bleu

4) Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol

Charles, comte de Charolais
Duc Jean de Clèves
Jacques de Bourbon
Adolphe de Clèves - Ravestein
De nombreux chevaliers et écuyers
De très nombreux tambours et trompettes

noir et violet

5) Jacques de Luxembourg (Fiennes?)

Les mêmes

noir et violet

6) Drieu de Humières

Les mêmes

noir et violet

7) Jean de Damas

Les mêmes

noir et violet

8) Charles de Haplaincourt

Les mêmes

noir et violet

Vendredi 6 mai

   

1) Guillaume de Reichecourt

 

noir et blanc

2) Jean de Velu

Un chevalier et un écuyer

noir et blanc

3) Frédéric de Withem

Un écuyer

noir et violet

4) Gilles de Berlaymont

Duc Jean de Clèves
Adolphe de Clèves - Ravestein
Plusieurs chevaliers et écuyers

noir et violet

5) Antoine de Glymes, seigneur de Walhain

 

noir et or

6) Simon de Lalaing

 

noir

Dimanche 8 mai

   

1) Jean de la Verdinghe

 

noir et or

2) Adolphe de Clèves et Ravestein

Philippe, duc de Bourgogne
Charles, comte de Charolais
Jean, duc de Clèves
Louis de Luxembourg, Saint-Pol
Plusieurs autres nobles
Tambours et trompettes
Quatre écuyers
Un bouffon

blanc et bleu

3) Louis Bournel

Les trompettes du seigneur de Clèves

brun et blanc

4) André de Mailly

Un écuyer

violet

5) Jean de Rebreviette

Avec accompagnateurs

noir et or

6) Philippe de Bourbon

Avec accompagnateurs

violet et bleu

Lundi 9 mai

   

1) Jacques de Luxembourg, seigneur de Richebourg

Charles, comte de Charolais
Louis de Luxembourg, Saint-Pol
Pierre de Luxembourg-Brienne,
Jacques de Luxembourg-Fiennes
Jean de Luxemburg-Marle

noir et violet

2) Philippe de Glymes, seigneur de Grimbergen

Avec accompagnateurs

noir

3) Philippe, bâtard de Brabant

Avec accompagnateurs

noir

Mercredi 11 mai

   

1) Jacques d’Oursan

Charles, comte de Charolais
Louis de Luxembourg, Saint-Pol
Autres hauts seigneurs
Nombreux trompettistes

noir et violet

2) Jean de Parthenay

Les mêmes

noir et violet

3) Arnould de la Hamaide, seigneur de Condé

Les mêmes

noir et violet

4) Franquelance

Les mêmes

noir et violet

5) Guillaume Bournel

Les mêmes  

noir et violet

6) Jean de Ligne

Les mêmes  

noir et violet

Jeudi 12 mai

   

1) Antoine, Bâtard de Brabant

Un écuyer

Avec accompagnateurs

violet et argent

2) Henri de Cicey

Avec accompagnateurs
Les trompettes du duc de Clèves

gris et violet

3) Antoine de Ligne

Avec accompagnateurs

violet et blanc

4) Frédéric de Withem

Avec accompagnateurs

noir et or

5) Daniel de Moerkerke

Un écuyer
Avec accompagnateurs

noir et or

Vendredi 13 mai

   

1) Evrard T’Serclaes

Avec accompagnateurs

violet et gris

2) Simon de Herbais

Avec accompagnateurs

blanc et or

3) Philippe de Bourbon

Avec accompagnateurs

bleu et violet

4) Philippe d’Orville

Avec accompagnateurs

cramoisi

5) Josse de Wassenaar

Avec accompagnateurs

violet et or

6) Jacques de Luxembourg (Fiennes ou Richebourg)

Six chevaliers ou écuyers

cramoisi et or

Dimanche

15 mai

   

1) Charles, comte de Charolais

Louis de Luxembourg, Saint-Pol

Le seigneur de Mourecourt

Jacques de Jeumont

Pierre de Luxembourg-Brienne

Louis Chevallart

Roussequin Gamel

noir et violet

2) Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol

Les mêmes

noir et violet

3) Louis, seigneur de Mourecourt

Les mêmes

noir et violet

4) Jacques de Jeumont

Les mêmes

noir et violet

5) Pierre de Luxemburg- Brienne

Les mêmes

noir et violet

6) Louis Chevallart

Les mêmes

noir et violet

7) Roussequin Gamel

Les mêmes

noir et violet

Lundi 16 mai

   

1) Charles de Visen

Les archers du comte de Charolais
Avec accompagnateurs

vert et rouge

2) Jacques de Bourbon

Avec accompagnateurs

[bleu]

3) Jacques de Trazegnies

Avec accompagnateurs

noir et violet

4) Guillaume de Stavelot, vicomte de Furnes

Avec accompagnateurs

cramoisi

5) Charles de Poitiers

Avec accompagnateurs

noir

6) Josse van Boonem

Avec accompagnateurs

noir

Mardi 17 mai

   

7) Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestein

Avec de nombreux accompagnateurs

noir et or

Croÿ: Moy seul[50]

Le chroniqueur ayant décrit le pas d’armes du Perron Fée nous a placés devant une énigme. Le seul représentant du clan Croÿ qui participa est nommé par lui comme étant Antoine de Croÿ, seigneur de Sempy. Erreur manifeste, car le seul Croÿ au prénom d’Antoine à cette époque était le seigneur de Chièvres et de Renty, comte de Porcien, le chef de famille. Il avait dépassé les 60 ans, ce qui n’était plus un âge pour encore entrer en lice, à moins de le faire à titre de supporter, comme le fit le duc de Bourgogne. La question ne se pose d’ailleurs même pas, puisqu’à l’époque Antoine de Croÿ était en France. En outre il n’a jamais porté le titre de seigneur de Sempy qui appartenait à son frère, Jean de Croÿ (1403-1473), seigneur de Chimay, Quievrain et Sempy, marié avec Marie de Lalaing et dès lors apparenté – pas nécessairement en relations amicales – avec le chevalier du Perron Fée.

En 1463 le fils aîné de Jean, Philippe de Croÿ, était seigneur de Sempy. C’est donc sans nul doute lui qui participa au pas. Les contemporains étaient à coup sûr plus fiables lorsqu’il s’agissait de titres qu’ils ne l’étaient en matière de prénoms. Rien n’empêche d’ailleurs de penser que le seigneur de Sempy portait Antoine comme deuxième prénom, en honneur de son oncle et afin de le distinguer de son cousin du même âge, Philippe de Croÿ (1435-1511), le fils aîné d’Antoine de Croÿ.

Philippe de Croÿ, seigneur de Sempy, de qui nous connaissons le visage avenant grâce au splendide portrait que Roger van der Weyden a fait de lui (Anvers, Musée Royal des Beaux-Arts), était né fin 1434[51] et avait eu Philippe le Bon comme son parrain et Charles de Charolais comme son condisciple. Il avait vingt-huit ans lors de sa lutte contre le chevalier du Perron Fée. En 1453, à dix-neuf ans, il avait été fait chevalier lors de la Bataille de Gavre et en 1457 il avait succédé à son père comme grand bailli du Hainaut. En 1453 également, il épousa la comtesse d’origine bavaroise Walburge de Meurs (1437-1472) avec qui il eut cinq enfants. Philippe était particulièrement bien vu par le duc. C’est lui qui avait été la cause du premier grand accès de colère de Philippe le Bon contre son fils, qui refusait d’accepter le jeune homme comme son troisième chambellan. En 1464 Philippe le Bon le nommerait son premier chambellan en remplacement de son oncle Antoine. Malgré le fait d’être un favori, ou à cause de cela, il était détesté à la cour. Plein de morgue, dur et hautain, disait-on de lui[52]. Le plus âpre dans sa convoitise d’argent et de pouvoir, le plus dur dans son langage, le plus fier de tous les Croÿ, ainsi le caractérisait de Barante[53]. Lorsque début 1465 Charles put enfin saisir les rênes du pouvoir, une de ses premières décisions fut de bannir les Croÿ de la cour et de confisquer leurs biens. Sempy était alors le seul de la famille à ne pas encore avoir pris la fuite. Lorsque Charles s’aperçut qu’il s’efforçait de circonvenir le duc et de le faire revenir sur la décision prise, il l’ordonna de quitter immédiatement les lieux, ce qu’il fit le 9 mars. ‘Il s’en alla sans dire adieu à son maître, pour la crainte de sa personne : autrement eut été tué ou pris’, raconte Commynes.

Après la mort de Philippe le Bon, la paix entre Charles et les Croÿs fut bientôt établie, en premier lieu avec le jeune Sempy, qui devint un des lieutenants fidèles et appréciés du duc. Il fut chargé de missions diplomatiques, d’abord à Rome et Naples, ensuite auprès du roi Edouard IV d’Angleterre. Il fut créé chevalier de la Toison d’Or en 1473 et nommé lieutenant général de la province de Guelre en 1474. Il fut de toutes les campagnes contre Louis XI. A Neuss il commandait une division de 5.000 hommes. Il combattit à Grandson, à Morat et enfin près de Nancy, où il essaya en vain de dissuader Charles de s’engager dans une lutte qui s’annonçait comme par trop inégale.

Après la mort de Charles le Téméraire, Philippe de Croÿ devint un des soutiens fidèles de Marie de Bourgogne et de Maximilien d’Autriche. Libéré contre rançon après une brève captivité, il fut avec Louis de Gruuthuse celui qui conduisit   Marie à l’autel nuptial. Il devint premier chambellan du couple et engagea avec succès des luttes contre Louis XI dans le Nord de la France. En 1479 il fut nommé stadhouder du duché de Luxembourg. D’autres hautes fonctions lui auraient sans nul doute été confiées, mais il mourut à Bruges le 18 septembre 1482, quelques mois après la duchesse. Il n’avait pas encore quarante huit ans.

Philippe de Croÿ ne laissa pas uniquement la réputation de chef de guerre, de diplomate et de conseiller des ducs, mais fut aussi reconnu comme un intellectuel. Au moins un poème écrit par lui nous est parvenu (une satire sur le comte de Warwick) tandis qu’un des contes des ‘Cent nouvelles nouvelles’, le 23ième, relatant une histoire passablement grivoise et située à Mons, lui est attribué. Sa correspondance avec le chroniqueur Chastellain est considérée comme de la bonne littérature[54]. En plus il fut grand bibliophile et sa bibliothèque pouvait rivaliser avec celles d’Antoine le Grand Bâtard, de Louis de Gruuthuse et de Philippe de Clèves[55].

Le chroniqueur Molinet le décrivit en termes élogieux: Preu et vaillant aux armes, élégant personnage, moult éloquent, sage et discret en tous ses affaires et fort bien adressiet en toutes qualités de bonnes meurs. Chastellain, qui l’appelait mon ami privé était tout aussi élogieux et le décrivait comme homme courageux, sensé et doué.

Voilà donc le Croÿ, à cette époque encore un jeune homme d’importance relative, qui entra en lice, le seul à porter les couleurs vert et or. Il était sans nul doute sûr de lui, puisque Chastellain disait qu’il était la plus raide lance de son temps et grand entrepreneur ès faits d’armes. Mais à l’occasion de ce pas d’armes il était surtout très esseulé. Contrairement à d’autres combattants, il n’avait trouvé personne de haut lignage qui voulût bien s’afficher avec lui en l’accompagnant dans l’arène. Sans doute n’aura-t-il jamais autant que ce jour ressenti la justesse de sa fière devise personnelle : Moy seul.

Charolais: 28 fidèles

Face au Croÿ solitaire, examinons ceux qui se rangeaient aux côtés du Téméraire. En premier lieu il y avait évidemment lui-même, entrant en lice musique en tête, avec le décorum et l’entourage dignes du successeur au trône. Un groupe de membres de la famille, d’amis hauts placés et de collaborateurs l’accompagnaient. Au moins cinq des journées du pas d’armes furent occupées par ses partisans, ‘ceux du Charolais’ exploit que personne ne put imiter. Il n’y eut même pas une seule journée entière pour ‘ceux de monseigneur le duc’, pas plus d’ailleurs qu’une pour ‘ceux de messire de Croÿ’. Charles descendit six fois dans l’arène, une fois comme combattant, cinq fois en supporter d’amis et partisans.

Le premier jour, outre deux Brabançons, il y eut un des alliés de Charles, Jean de Luxembourg[56]. Tous les seigneurs de Luxembourg qui se trouvaient à Bruges l’accompagnèrent dans l’arène, comme pour annoncer ce à quoi l’on pouvait s’attendre. Le second jour, en revanche, fut réservé au camp neutre des Bourbons, accompagnés dans l’arène par le comte de Charolais.

Le troisième jour, comme pour balayer le souvenir du Croÿ qui s’était produit en début de matinée, tous les Luxembourg entrèrent en lice. Charles de Charolais et plusieurs autres grands seigneurs les accompagnaient. Parmi ceux-ci il y avait le duc Jean de Clèves, Jacques de Bourbon et Adolphe de Clèves - Ravestein[57]. Tous venaient apporter leur soutien à une grande famille qui s’était rangée inconditionnellement aux côtés de Charles et se proclamait ennemie farouche des Croÿ. Pas moyen de l’ignorer : la modeste participation de Philippe de Croÿ était tout simplement écrasée par la démonstration de force émanant du camp de Charles. L’un après l’autre ils combattirent : le chef de famille Louis de Luxemburg, comte de Saint-Pol[58], Pierre de Luxembourg, comte de Brienne[59], Jacques de Luxembourg, seigneur de Fiennes[60], Jacques de Luxembourg, seigneur de Richebourg[61], (An)Drieu de Humières[62], Jean de Damas[63] et Charles de Haplaincourt[64]. Afin de souligner leur allégeance au comte de Charolais ils s’étaient revêtus de ses couleurs (noir et violet) et le chroniqueur n’hésita pas dès lors à les décrire comme étant ‘les gens de monseigneur de Charolais’.

Le vendredi 6 mai deux chevaliers étaient vêtus des couleurs du Charolais, Il s’agissait de Frédéric de Withem[65] et Gilles de Berlaymont[66].

Le lundi 9 mai fut à nouveau dominé par le Charolais. Il n’y eut que trois jouteurs ce jour là. Il y avait pour une seconde fois Jacques de Luxembourg, seigneur de Richebourg, suivi de Philippe de Glymes, seigneur de Grimbergen[67] et Philippe, le bâtard de Brabant[68], qui pour cette seconde participation démontra son allégeance au Charolais. Le comte Charles les accompagnait d’ailleurs avec ostentation, confirmant qu’il s’agissait de partisans à lui.

Le mercredi 11 mai vint la suite. Charles conduisit dans l’arène quelques-uns de ses proches collaborateurs, tous vêtus de ses couleurs. Il s’agissait de Jacques d’Oursan[69], Jean de Parthenay[70], Arnould de la Hamaide[71], Franquelance[72], Guillaume Bournel[73] et Jean de Ligne[74]. Ce n’était plus que probablement pas un hasard si ce jour là le chevalier du Perron Philippe de Lalaing était vêtu lui aussi de noir et de violet, exprimant ainsi sa sympathie pour les couleurs du Charolais.

Le 13 mai Jacques de Luxembourg, seigneur de Fiennes jouta à nouveau, prélude à une autre journée du Charolais. Le dimanche 15 mai fut en effet un véritable grand jour pour Charles. Il entra lui-même en lice en tant que combattant et n‘était suivi que d’amis, tous en noir et violet, ‘habillés comme Monseigneur de Charolais’. Il s’agissait du chef de la famille Luxembourg, Louis, comte de Saint-Pol et ensuite de Louis seigneur de Morcourt[75], Jacques de Jeumont[76], Pierre de Luxemburg comte de Brienne, Louis Chevallart[77] et Roussequin Gamel[78].

Enfin, le lundi 16, les participants étaient plus mélangés, mais l’appartenance au camp du Charolais en est fort probable. Ils ne portaient pas tous ses couleurs, mais ils étaient accompagnés de ses archers, signe suffisamment éloquent. Il s’agissait de Charles de Visen[79], Jacques de Trazegnies[80], Guillaume de Stavelot[81],  Charles de Poitiers[82] et Josse van Boonem[83]  ainsi que de son beau-frère Jacques de Bourbon, joutant pour une deuxième fois.

Au total 28 partisans de Charles de Charolais se battirent à 33 reprises.

Faisons ici une brève remarque. Charles le Téméraire était à l’époque de sa retraite à Gorcum entouré d’un groupe de collaborateurs décidés et compétents. Parmi les plus importants figurait Guy de Brimeu (1433-1477). Il soutenait le comte dans son exil et serait bientôt appelé aux plus hautes fonctions. Lors du pas d’armes du Perron Fée il n’est toutefois pas question de lui. Même s’il accompagnait Charles à Bruges[84], ce légiste et intellectuel préférait sans doute, plutôt que de jouer à la petite guerre, promouvoir d’une autre manière les intérêts de son maître. D’autre part, parmi les membres de la cour attachés au duc, certains noms brillaient également par leur absence. Nous songeons parmi d’autres aux Brugeois Pierre Bladelin (1408-1472) et Louis de Gruuthuse (1422-1492). Ce dernier était pourtant un fervent jouteur et n’avait certainement pas encore passé l’âge de s’y adonner.

Les Bourbons: ils étaient six

Le séjour à Bruges était également une réunion de famille et cela se reflétait évidemment dans le pas d’armes. Parmi les spectateurs se trouvaient la duchesse de Bourbon et ses enfants. Elles avaient une cour autour d’elles, avec des chevaliers qui désiraient se faire valoir.

En premier lieu entrèrent en lice le beau-frère de Charles, Jacques de Bourbon[85] et un neveu Philippe de Bourbon[86], suivi de quelques collaborateurs des Bourbons, Guiot de Songnies[87], Charles de Courcelles[88], Jean d’Arson[89] et Jean de Saint-Marcel[90]. S’ils pouvaient difficilement prendre parti dans les disputes entre père et fils, ils ne manquèrent pas de marquer leur sympathie pour Charles. Celui-ci accompagna les Bourbonnais dans l’arène et quelques jours plus tard Jacques entra en lice pour un deuxième combat, cette fois en compagnie de partisans du Charolais. L’avenir apprendrait que les deux frères, le duc Jean II de Bourbon (qui ne se manifesta pas à Bruges et était sans doute déjà retourné dans son duché) et Jacques de Bourbon, qui resta à demeure à la cour de Bourgogne, n’eurent aucune difficulté à s’allier avec Charles contre le roi Louis XI.

Les six membres de la maison de Bourbon joutèrent en tout 9 fois.

Les hommes de la Cour: 19 participants

Reste une série de participants de qui une certaine neutralité peut être supposée. Comme il convenait à de bons courtisans, ils se tenaient à la disposition pour se ranger derrière la bannière du détenteur du pouvoir quel qu’il fût.

Il s’agissait tout d’abord du principal d’entre eux, Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestein, neveu et depuis de longues années collaborateur de Philippe le Bon. Il ne nourrissait pas d’amitié pour les Croÿs, mais demeurait loyal envers le duc son oncle. Cela ne l’empêchait pas d’exprimer publiquement son amitié pour Charles, en l’accompagnant avec les Luxembourg dans l’arène. Au sein de la famille il était considéré avec faveur. Ce qui s’exprima lorsqu’il entra lui-même en lice et fut accompagné, non seulement par Charles, mais par le duc Philippe en personne.

Ensuite il y avait les deux bâtards de Brabant, Philippe[91] et Antoine[92], fils de  Philippe de Saint-Pol, et donc plutôt au diapason de la famille des Luxembourg. A défaut de certitude absolue je n’ai retenu que le seul Philippe parmi les partisans de Charles, étant donné que sa seconde entrée en lice en témoignait. En ce qui concerne les Lalaing, ils sont à considérer comme soit neutres soit sympathisants de Charles. Ils n’étaient certainement pas des partisans des Croÿs. Cela valait autant pour Josse[93] que pour Simon de Lalaing[94], et même pour le chevalier du Perron Fée, Philippe de Lalaing.

Venaient ensuite les personnalités moins importantes de qui nous ne pouvons décider s’ils avaient ou non des préférences dans ce jeu compliqué d’influences et d’inimitiés au sein de la cour bourguignonne. Gageons qu’ils demeuraient plutôt neutres dans la lutte politique entre le père et le fils et qu’ils se cantonnaient dans une attitude d’attentisme en ce qui concernait les Croÿs. Il s’agissait de Henry de Cicey[95], Guillaume de Reichecourt[96], Jean de Velu[97], Antoine de Glymes, seigneur de Walhain[98], Jean de la Verdinghe[99], Louis Bournel[100], André de Mailly[101], Jean de Rebreviette[102], Antoine de Ligne[103], Fréderic de Withem[104], Daniel de Moerkerke[105], Evrard T’Serclaes[106], Simon de Herbais[107], Philippe d’Orville[108], et Josse de Wassenaar[109]. Après la prise de pouvoir par Charles, la plupart d’entre eux devint fidèle collaborateur et partisan du nouveau duc.

Ces 19 participants entrèrent 21 fois en lice.

Les prix et les festivités

Le 17 mai le pas fut clôturé par une ultime joute, une espèce de baroud d’honneur, entre le chevalier du Perron Fée et Adolphe de Clèves, suivie par une cérémonie solennelle de clôture. Lorsque les trois prix principaux furent attribués, il apparut une fois de plus qui avait le dessus. L’un des prix, politesse oblige, fut décerné à Adolphe de Clèves, le membre de la cour le plus populaire, qui n’avait pas caché sa sympathie pour Charles. Les deux autres prix furent attribués au chef et à un membre de la famille de Luxembourg, ennemis acharnés des Croÿ et grands partisans de Charles. Il semble que l’on n’ait même pas songé, ne fusse que par courtoisie et hospitalité, de décerner un prix à un Bourbon. Personne ne douta sans doute du fait que l’on venait d’assister à une déclaration politique de la part de Charles.

Le grand banquet que le duc offrit pour clôturer les festivités du pas d’armes  fut l’occasion de réunir tout le monde. A la table d’honneur trônaient autour du duc, son fils Charles, sa sœur et ses filles ainsi que Jacques de Bourbon, le duc Jean de Clèves, Adolphe de Clèves, les comtes de la famille de Luxembourg Saint-Pol, Marle, Brienne, Richebourg, Fiennes et Roucy[110] et le fils du prince d’Orange[111]. Ils étaient entourés par tous ceux qui avaient participé au pas d’armes et qui reçurent un cadeau en souvenir. Le chroniqueur ne signala à nouveau personne de la famille de Croÿ. Le manuscrit conservé à la British Library mentionne que la danse fut ouverte par l’infatigable Adolphe de Clèves et mieux ne l’eust su faire, car mon dit seigneur de Ravestein estait tenu pour l’un des biens danssans du royaulme de France. 

Jusques et y compris à la remise des prix et au banquet, la démonstration politique par Charles de Charolais domina les semaines consacrées au pas. ‘Ne vous inquiétez pas pour un avenir sans mon père’, était son message,  ‘me voici, bien en selle, parfaitement entouré et bientôt installé en tant que successeur légitime. A bon entendeur, salut’. Tout s’était si parfaitement déroulé en sa faveur que la question pourrait se poser dans quelle mesure il ne fut pas éventuellement mêlé à la préparation. Avait-il connaissance préalable de ce que Lalaing voulait organiser, ou mieux encore l’avait-il incité à le faire? Ou avait-il tout simplement et à l’improviste sauté sur l’occasion qui se présentait ? Il était de toute façon parfaitement préparé et s’était amené à Bruges avec suffisamment d’amis et de collaborateurs pour pouvoir réussir son coup.

Le coup d’état

Le triomphe de Charles ne fut provisoirement pas suivi d’effet. Sa démonstration de force, déployée tout au long du Pas du Perron Fée, n’eut semble-t-il que peu d’influence immédiate sur Philippe et ses conseillers. Il semble même que ce fut le contraire et que les ennemis du Charolais se déchainèrent.

A peine eut-il quitté Bruges, qu’Antoine et Jean de Croÿ étaient de retour et reprenaient le dessus auprès du duc. L’absence des deux frères tout au long des semaines de joute avait dû paraître étrange, tout comme celle d’Antoine le Grand Bâtard, amateur fervent de tournois et de joutes. Ce dernier était pourtant encore à Bruges le 25 avril, jour où il participa aux joutes de l’Ours Blanc et reçut même un prix. Antoine se trouvait tiraillé entre la loyauté envers le duc son père et l’amitié pour le comte son demi-frère. Charles le Téméraire était-il à tel point naïf ou était-il aveuglé en raison de la supériorité manifeste qu’il avait été en mesure de démontrer à Bruges? Ne se posa-t-il pas de questions en remarquant l’absence du clan des Croÿ et de son demi-frère ou accepta-t-il l’explication qu’ils étaient partis négocier avec les représentants du roi d’Angleterre? C’était sans doute la raison de l’absence du Grand Bâtard, spécialiste des négociations avec les Anglais. Mais les Croÿ, voilà qui était différent.

Peut-être ne saurons-nous jamais dans quelle mesure Charles était au courant du fait qu’Antoine et Jean de Croÿ n’étaient pas primordialement en France afin d’y négocier avec les plénipotentiaires anglais, mais pour entamer, au nom du duc, des pourparlers secrets avec Louis XI au sujet des villes de la Somme en Picardie. Ces villes, places fortes contre la France envahissante, avaient été cédées à Philippe le Bon par le Traité d’Arras de 1435. Le traité contenait une clause de réméré au profit de la France et Louis XI décida de l’invoquer. Tandis qu’à Bruges il accordait – de gré ou contraint - tous les honneurs et la gloire à son fils, le duc manigançait en secret un accord dont il savait que Charles le condamnerait. Le 20 juillet 1463 les négociateurs signèrent à Paris l’accord par lequel Louis XI rentrait en possession des villes contre paiement de 400.000 écus d’or, prix convenu en 1435. Lorsque Philippe le Bon s’en alla résider au Hesdin il ratifia le 20 septembre l’accord intervenu et il encaissa la somme en ‘pièces sonnantes et trébuchantes’ qui lui furent livrées par charretées entières. Le 8 octobre il signa une lettre de quittance et promit de rendre les villes à la Toussaint[112]. En l’apprenant, Charles entra dans une grande colère. Il entreprit une dernière tentative et envoya de Brimeu et de Morcourt, l’un auprès de son père, l’autre auprès de Louis XI avec des missives contenant la demande pressante de ne pas réaliser le transfert[113]. Cette démarche était tardive et vaine. Sans doute Charles en était-il conscient mais voulait-il prendre date en vue d’actions futures. La lutte avec son père battait à nouveau son plein. Charles s’était-il vraiment laissé attraper comme un naïf ? Peut-être que oui, peut-être que non. Qu’il ne demeura pas inactif lui-même est de toute façon attesté par le fait que le 18 juillet, deux mois après les grandes fêtes à Bruges, et deux jours avant les accords de Paris, Louis de Luxembourg signait en son nom une alliance secrète avec François II, le duc de Bretagne. Ce qui mènerait à la Ligue du Bien Public, le complot d’un groupe de grands feudataires contre Louis XI.

Toute la seconde partie de l’année 1463 vit les relations entre Philippe et son fils se détériorer à nouveau. Au mois d’août le duc fit arrêter un des principaux conseillers de Charles, Antoine Michiels (env.1410-1470), que le Charolais libéra de force et fit s’enfuir hors de la portée des sbires du duc[114]. Celui-ci furieux, coupa les vivres au fils, qui ne fléchit pas et plutôt que d’obtempérer aux mises en demeure de son père s’adressa aux États de Hollande qui lui octroyèrent des fonds, de quoi poursuivre ses activités et maintenir sa maison. Afin de les en punir Philippe supprima la Chambre des comptes pour la Hollande, la Zélande et la Frise et centralisa les finances à Bruxelles.

Ces disputes entre le père et le fils, ainsi que les préparatifs de Philippe pour partir en croisade, étaient, dans les milieux responsables, sources de beaucoup d’inquiétude. D’autant plus que les bruits couraient que le duc, pendant son absence, confierait les Pays-Bas à la régence des rois de France et d’Angleterre, subsidiairement à celle d’Antoine de Croÿ. Les États de Hollande se réunirent afin d’entendre l’opinion de Charles. Ils furent tellement alarmés par ce qu’il leur apprit, qu’ils insistèrent auprès des États de Flandre pour qu’ils veuillent bien organiser une réunion de l’ensemble des états qui formaient les Pays-Bas bourguignons. Les États de Flandre acquiescèrent et entre le 20 et 24 décembre les invitations furent lancées pour une telle réunion. Lorsque Philippe l’apprit il décida de tirer l’initiative à lui et par missive du 25 décembre il convoqua les états pour une réunion à Bruges. Charles ne demeura pas en reste et le 26 décembre il invita les états de le rejoindre à Anvers dans le but de préparer la réunion de Bruges. Suite à quoi, le dernier jour de l’an, Philippe expédia une nouvelle lettre, comminatoire celle-là, interdisant aux états de se rendre à l’invitation de son fils, de qui il condamnait en termes sévères la rébellion ouverte. La succession ultra-rapide des missives soutient la comparaison avec l’ère électronique! Malgré la sévère mise en garde, bon nombre de délégués alla d’abord se concerter à Anvers avec Charles.

Le 9 janvier 1464 s’ouvrit en l’hôtel de ville de Bruges la première réunion des ’États Généraux’ des Pays-Bas bourguignons, lointaine préfiguration de ce que serait plus tard un parlement démocratiquement élu. Que Philippe ne s’emporta que verbalement contre son fils et contre les états, coupables d’une atteinte sans précédent à son autorité, démontre qu’il n’était plus le monarque tout puissant d’antan. Il en était maintenant réduit à se contenter d’excuses et à négocier tant avec son fils qu’avec les états. Il devait même faire appel aux bons offices de ces derniers pour arriver à un accord avec le premier. Charles ne s’aventura pas à Bruges et attendit à Gand les résultats de la réunion. Une importante délégation vint l’y trouver à deux reprises pour négocier avec lui et l’exhorter à se rendre à Bruges. En conclusion, une nouvelle réconciliation intervint entre Philippe et Charles, sans que ce dernier ne fasse la moindre concession, en dehors des humbles protestations conventionnelles de fidélité. Une fois de plus la réconciliation n’eut pas lieu de gaité de cœur et ne dura guère[115].

Toutefois, vers la fin de l’année 1464 une évolution dans leurs relations devint visible. Une des raisons en fut sans doute que Philippe avait peu à peu perdu toute illusion de pouvoir s’entendre avec Louis XI. Les impairs et faux-pas de ce dernier y contribuèrent sans nul doute, tels que son insistance auprès de Philippe pour ‘s’occuper’ de Charles, l’affaire du bâtard de Rubempré et les accusations contre Charles et contre Olivier de la Marche, les honneurs et prébendes accordés aux Croÿs, les ruptures de promesses en ce qui concernait les hommes appelés à diriger les villes de la Somme, etc. Charles devint peu à peu un conseiller écouté et lorsqu’en février 1465 son père tomba à nouveau gravement malade, il décida que son heure était venue. En l’absence des frères de Croÿ, avec l’aide de sa mère et de son demi-frère Antoine, il organisa un coup d’état et s’empara du pouvoir. Une de ses premières décisions fut de bannir les Croÿs et de leur retirer tous fiefs et possessions. Le seul Croÿ encore présent à la cour, le jeune seigneur de Sempy parvint à convaincre Philippe de retirer cette décision. Le duc vint se poster à l’entrée de son palais, un couteau à la main, afin de défendre ‘ses gens’ contre Charles. Il s’était toutefois laissé reconduire piteusement dans sa chambre et Sempy avait dû fuir sans demander son reste. Les biens des Croÿs furent ensuite expropriés manu militari.

Charles ne tarda pas à asseoir son autorité. Dès le mois d’avril il réunît les États Généraux à Bruxelles et obtint d’eux les fonds nécessaires afin de pouvoir financer la guerre contre Louis XI ainsi que la déclaration solennelle qu’ils le reconnaissaient comme leur prochain souverain. Fort de cet appui il se fit, le 27 avril, nommer lieutenant-général, ce qui lui donnait la haute main sur les forces et les opérations militaires. Certes, le duc demeurait en place, mais entouré d’un conseil dominé par des fidèles de Charles, il ne gardait plus que les apparences du pouvoir et ne pouvait plus qu’entériner les décisions prises par son fils. En plus Charles maintenait un conseil parallèle où il prenait des décisions et concluait des accords qu’il préférait ne pas être connus de son père, tout diminué qu’il était. Ensuite il partit en campagne contre Louis XI. Ce fut la Guerre du Bien Public, l’alliance des grands feudataires contre leur suzerain et roi. Une première bataille tourna à leur avantage. Elle eut lieu le 16 juillet 1465 près de Montlhéry. Une procession en action de grâces parcourut les rues de Bruges. Pour la première fois la relique du Saint-Sang fut jointe à d’autres pour un tel évènement[116]. Philippe de Lalaing, le chevalier du Pas du Perron Fée, porteur de l’étendard de Bourgogne, trouva la mort dans cette bataille. Les villes de la Somme revinrent à nouveau au duc, transfert confirmé dès le mois d’octobre par le Traité de Conflans.

D’ici là, le pas d’armes de Bruges était déjà bien oublié. Aux simulacres sportifs avaient succédé les batailles féroces d’une vraie guerre, à la manifestation symbolique de force le véritable pouvoir. Momentanément Charles l’emportait sur Louis XI. Le Grand Duc d’Occident qui n’était plus qu’une ruine[117] et ne s’occupait plus guère des affaires de l’état, mourut le 15 juin 1467. Isabelle de Bourbon était morte en septembre 1465 et Charles vit enfin la possibilité de réaliser son rêve d’une union dynastique avec l’Angleterre. Son mariage en 1468 avec Marguerite d’York, de treize ans sa cadette, fut l’occasion de festivités grandioses, avec en cadeau de mariage de la part de son demi-frère Antoine, le Pas de l’Arbre d’Or. Tout cela une fois de plus à Bruges.

Moins de dix ans plus tard Charles disparaissait au cours d’un combat désespéré devant Nancy. L’histoire des Pays-Bas s’en trouva fortement bouleversée. Les monarques, l’état spectacle et les grandes festivités n’occupèrent plus une place aussi importante. Les pas d’armes appartenaient désormais largement au passé.

Le Pas du Perron Fée, qui peut être considéré comme une répétition générale pour la prise de pouvoir qui s’annonçait, n’avait évidemment en rien influencé ou modifié le cours des évènements, tout au plus pouvait-il les avoir quelque peu précipité ou à tout le moins y avoir préparé les esprits. Mais pour bien les comprendre il n’est pas sans importance ni intérêt que cet épisode soit mieux connu et qu’il soit interprété de manière exacte. De toute façon ce pas d’armes mérite de sortir de l’oubli qui le frappe et d’être placé non pas uniquement sous la rubrique ‘festivités’, mais également dans la chronologie des évènements politiques qui se succédèrent dans les Pays de par-deçà. En plus, il mérite d’avoir sa place dans la mémoire collective brugeoise[118].

Andries Van den Abeele

(Ce texte a été publié en néerlandais dans Handelingen van het Genootschap voor Geschiedenis te Brugge [Annales de la société d’émulation pour l’histoire et les antiquités de la Flandre Occidentale], 2009, p. 93-140).



[1] Perron comme pars pro toto pour un édifice ou château; Fée, comme adjectif, dans le sens de féérique, enchanteur.

[2] [A. VAN ZUYLEN VAN NYEVELT], Bruges, Cortège, Tournoi, Pas de l’Arbre d’Or, in : Annales de la société d’Emulation de Bruges, 1907, p. 107-108, 220-221; A. VIAENE, Moderne vertoning van historische steekspelen, Biekorf, 1973, p. 5-12; Grand Tournoi de Bruges 1974, Programme, introduction, Bruges, 1974.

[3] P. DE BARANTE, Histoire des Ducs de Bourgogne, éd. L. GACHARD, Bruxelles, 1838, Tome II, p. 204.

[4] PARIS, Bibliothèque Nationale, Manuscrits, FR 5739.

[5] F. BRASSART, Le Pas du Perron Fée, tenu à Bruges en 1463, par le chevalier Philippe de Lalaing, publié à Douai dans ‘Souvenirs de la Flandre wallonne‘ et en tiré à part sur 60 exemplaires, Douai, 1874.

[6] ARRAS, Médiathèque Ms 915 (315), folios 3IV-58 (copie 16e siècle) et Ms 168 (264), folios 55-109v (copie 17e siècle).

[7] CAMBRAI, Médiathèque Ms 114: Recueil de différents évènements historiques, folios 1-16.

[8] LONDRES, British Library, Manuscript Harley 48, folios 54-78.

[9] J. R. GOODMAN, Display, Self-Definition and the Frontiers of Romance in the 1463 Bruges Pas du Perron Fée, in: R. C. TEXLER (éd.), Persons in groups: social behavior as identity formation in Medieval and Renaissance Europe, Binghamton, New York, 1985, p. 47-54.

[10] Publié à Bruges, 1876, Tome V, p. 533-535.

[11] G. CHASTELLAIN, Œuvres, Tome IV, Chronique 1461-1464, Brussel, 1864

[12] E. DE MONSTRELET, Chroniques, Tome XIV, Paris, 1826, p. 311.

[13] J. A. C. BUCHON, Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France, Paris, 1838. Il faut dire que de Troyes s’intéressait principalement à ce qui se passait en France.

[14] P. de BARANTE, Histoire des ducs de Bourgogne de la Maison de Valois, T. VIII Philippe le Bon, Paris, 1826 ; P. BONENFANT, Philippe le Bon, Bruxelles, 1944 ; R. VAUGHAN, Philip the Good, London/New York, 1970 et 2002 ; P. & A. M. BONENFANT, Philippe le Bon. Sa politique, son action, Bruxelles, 1996 ; Emmanuel BOURASSIN, Philippe Le Bon, Paris, 1983.

[15] P. de BARANTE,  Histoire des ducs de Bourgogne de la Maison de Valois, T. IX, X et XI Charles le Téméraire, Paris, 1826 ; J. BARTIER, Charles le Téméraire, Bruxelles, 1944 ; M. BRION, Charles le Téméraire, Tallandier, Paris, 1947; R. VAUGHAN, Charles the Bold, London/New York, 1973 et 2002 ; W. PARAVICINI, Karl der Kühne, Göttingen, 1976 ;  H. DUBOIS, Charles le Téméraire, Paris, 2004. Je ne m’en réfère pas à la biographie par J. P. Soissons, qui est en grande partie un simple plagiat du livre de John Bartier.

[16] B. FRANKE, Les jeux chevaleresques, in : I. MASTI, T. BORCHERT & G. KECK (dir.), Charles le Téméraire. Fastes et déclin de la Cour de Bourgogne, Fonds Mercator, Bruxelles/Berne 2008, p. 296-297.

[17] S. ANGLO, L’Arbre de Chevalerie et le Perron dans les tournois, in: J. JACQUOT & E. KÖNIGSON (éd.), Les Fêtes de la Renaissance III, Paris, 1975, p. 283-298. Voir également : S. ANGLO, The martial arts of Renaissance Europe, Yale University, 2000.

[18] J. R. GOODMAN, o. c. ; Voir également: J. R. GOODMAN, Chivalry and exploration, 1298-1630, Woodbridge, 1998.

[19] R. BARBER & J. BARKER, Tournaments, Jousts, Chivalry and Pageants in the Middle Ages, New York, 1989.

[20] E. LECUPPRE-DESJARDIN, La ville des cérémonies, Essai sur la communication politique dans les anciens Pays-Bas bourguignons, Brepols, Turnhout, 2004, en particulier le chapitre Les pas d’armes : relecture d’un imaginaire chevaleresque accessible à tous, p. 205 et ss.

[21] Voir également: A. BROWN, Urban jousts in the later middle ages: the White Bear of Bruges, Revue Belge de Philologie et d’Histoire, 2000, p. 315-330; A. VAN DEN ABEELE, Compte-rendu du livre d’E. Van den Neste, Tournois, joutes, pas d’armes (…), Annales de la Société d’Emulation de Bruges, 2000, p. 155-159 ; A. JANSSENS, Steekspelen en tornooien te Brugge. Ten tijde van Maximiliaan van Oostenrijk (1477-1487), het einde van de steekspelen van de Witte Beer, Brugs Ommeland, 2002, p. 90-121.

[22] J. P. JOURDAN, Le symbolisme du Pas dans le royaume de France (Bourgogne et Anjou) à la fin du Moyen-Âge, dans : Journal of Medieval History, 1992, p. 161-181 ; A. LINDNER, L’influence du roman chevaleresque sur le pas d’armes, dans : Publications du centre européen d’études bourguignonnes, 1993, p. 67-77.

[23] K. GEERTS, De spelende mens in de Bourgondische Nederlanden, Brugge, 1987.

[24] A. VAN ZUYLEN VAN NYEVELT, L’Ordre de la Toision d’Or à Bruges 1430, Bruges, 1930.

[25] T. WILLEMS, Het huwelijk van Karel de Stoute en Margaretha van York en de feesten van de Gouden Boom, Brugge, (étude inédite), 1998, p. 12-13.

[26] F. LOISE, Philippe de Lalaing, Biographie nationale, T. XI, 1890, col. 114-119.

[27] Parmi eux : Jacques de Lalaing (1453), Philippe et François de Lalaing (1464), Philippe et Simon de Lalaing (1465), Jean de Lalaing (1476), Josse de Lalaing (1483).

[28] F. LOISE, Jacques de Lalaing, Biographie nationale, T. XI, 1890, col. 98-112 ; P. DE WIN, Jacques de Lalaing, Nationaal Biografisch Woordenboek, T. XIV, 1992, col. 385-389.

[29] A moins que ce fût son père Guillaume d’Orange (1420-1475) qui serait venu discuter de l’union projetée. Père et fils sont ancêtres de la Maison d’Orange-Nassau actuelle. Le mariage eut lieu en 1467. Jean fut successivement au service de Charles le Téméraire, de Louis XI et de Marie de Bourgogne.

[30] Cette information ne se trouve pas dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, mais dans le manuscrit d’Arras.

[31] S. ANGLO, L’Arbre; J. P. JOURDAN, Le Perron de chevalerie à la fin du Moyen-Âge : aspects d’un symbole, dans : Seigneurs et seigneuries au Moyen-âge. 117e congrès des sociétés savantes, Paris, 1993, p. 581-598.

[32] F. BRASSART, Le Pas du Perron Fée, Douai, 1974, p. 6.

[33] J. R. GOODMAN, Display.

[34] Philippe Pot, seigneur de la Roche (1428-1494), chevalier de la Toison d’Or en 1462. A. DE RIDDER, Philippe Pot, Biographie Nationale, T. XVIII, 1905, col. 74-76.

[35] Waleran de Soissons, seigneur de Moreuil, bailli d’Amiens, était chambellan du duc Philippe et mourut en 1464.

[36] Jean Lefèvre de Saint-Remy (1396-1486), roi d’armes de la Toison d’Or dès la fondation de l’ordre et jusqu’à sa mort, auteur du Livre des faits et peutêtre aussi d’un des comptes-rendus du Pas de l’Arbre Fée. P. BERGMANS, Jean Le Fèvre de Saint-Remy, chroniqueur, négociateur, roi d’armes, biographie Nationale, T. 11, 1890, col. 666-675.

[37] Brassart l’identifie comme un frère cadet de Jean de Créquy, mais ne trouvant rien à son sujet, je me demande s’il ne s’agit pas de Jean de Créquy (1410-1474) lui-même. Ce gentilhomme picard, diplomate et homme de guerre, chevalier de la Toison d’Or, intime des ducs de Bourgogne, était un spécialiste des pas d’armes et un homme érudit. Malgré son âge il participa à la Bataille de Montlhéry en 1465. Il était l’oncle de Jacques et de Philippe de Lalaing, fils de sa sœur Jeanne de Créquy.

[38] M. Th. CARON, La noblesse en représentation dans les années 1430 : vêtements de cour, vêtements de joutes, livrées, Publications du centre européen d’études Bourguignonnes, 1997, p. 157-172.

[39] A. BROWN, Bruges and the Burgondian Theatre-State: Charles the Bold and our Lady of the Snow,  History, 1999, p. 537-589; IDEM, Ritual and state-building ceremonies in late medieval Bruges, in: Symbolic communication in the Middle Ages, Brepols, Turnhout, 2006, p. 1-28; A. JANSSENS, Steekspelen.

[40] Toutes les données qui suivent proviennent de: BRUGES, Archives de la ville, Comptes de la ville 1462-63, f° 36, f° 53 et suivants.

[41] Il s’agissait de Guillaume Fillastre (1400-1473), depuis 1460 évêque de Tournai. Cet enfant naturel d’un chanoine et d’un religieuse avait été nommé chancelier de l’Ordre de la Toison d’Or en 1462. Homme de confiance de Philippe le Bon, il le devint également plus tard de Charles le Téméraire. A. WAUTERS, Guillaume Filastre, ecclésiastique, homme d’état, Biographie Nationale, T. VII, 1880-1883, col. 61-70.

[42] Il y avait donc vers la même époque encore une autre réjouissance, populaire celle-là, consistant en des luttes entre des aveugles et un cochon sauvage.

[43] J.-P. SOSSON, Les travaux publics de la ville de Bruges XIVe-XVe siècles, Bruxelles 1977; A. JANSSENS, Bijdrage tot de geschiedenis van de lonen: het jaarloon van de Brugse metselaars, 1476-1487, Brugs Ommeland, 2007, p. 205-220.

[44] R. VAUGHAN, Philip the Good, édition Woodbridge, 2004, p. 344 et 378.

[45] H. VANDER LINDEN, Itinéraires de Philippe le Bon, duc de Bourgogne (1419-1467) et de Charles, Comte de Charolais (1433-1467), Bruxelles, 1940.

[46] A. VAN ZUYLEN VAN NYEVELT, Episodes de la vie des Ducs de Bourgogne, Bruges, 1936, p. 277.

[47] B. BEERNAERT & T. WETS, De onbekende materiële resten van het Prinsenhof en zijn omgeving, dans: B. HILLEWAERT & E. VAN BESIEN (réd.), Het Prinsenhof in Brugge, Bruges, 2007, p. 60.

[48] E. LECUPPRE-DESJARDIN, La ville, p. 205.

[49] En fait, il s’agissait de Philippe de Croÿ.

[50] A. T. BURY, La Maison de Croÿ, Bruxelles, 1894 ; Robert BORN, Les Croÿ, Bruxelles, 1981; G. GUILLAUME, Philippe de Croÿ, Biographie nationale, T. IV, 1873, col. 563-564 ; Wilko OSSABA, Philippe de Croÿ, dans : Raphaël DE SMEDT (dir.), Les chevaliers de la Toison d’Or au XVe siècle, Peter Lang, Frankfurt am Main, 1994 ; M. DEBAE, Philippe de Croÿ, dans : Raphaël DE SMEDT (dir.), Les chevaliers de la Toison d’Or au XVe siècle, Peter Lang, Frankfurt am Main, 2000.

[51] 1436 est la date la plus souvent mentionnée, mais W. Ossaba indique ‘fin novembre 1434’ et il a raison, puisque le baptême de Philippe eut lieu à Mons en décembre 1434. Voir : W. PARAVICINI, Moers, Croÿ, Burgund, p. 237-340, dans : Menschen am Hof der Herzöge von Burgund, Stuttgart, 2002.

[52] J. BARTIER, Charles le Téméraire, p. 24.

[53] P. de BARANTE, Histoire des ducs de Bourgogne, T. VIII, Philippe le Bon, Paris, 1826, p. 358

[54] G. CHASTELLAIN, Œuvres, Tome VIII, Œuvres diverses, Bruxelles, 1866, p. 266-268.

[55] J. DEVAUX, Un seigneur lettré à la Cour de Bourgogne: Philippe de Croÿ, comte de Chimay, dans : Liber amicorum Raphaël De Smedt, tome 4, Louvain, 2001, p. 13-33.

[56] Jean de Luxembourg, (1436-1476) seigneur de Marle, était le fils cadet de Thibaut de Luxembourg, seigneur de Fiennes, neveu de Louis, comte de Saint-Pol. Il devint chevalier de la Toison d’Or et fut tué à la bataille de Morat. Un autre Jean de Luxemburg (1400-1466), était bâtard du comte de Saint-Pol et seigneur de Haubourdin. Il fut homme de guerre et jouteur fameux. En 1448-49 il organisa le Pas de la Belle Pèlerine à Calais. Etant donné son âge il est peu probable que ce fut lui qui participa au Perron Fée.

[57] Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestein (1425-1492) était un fils cadet du duc de Clèves, qui avait épousé une sœur de Philippe le Bon. Plutôt que de vivre aux crochets de son frère dans le duché plutôt modeste de Clèves, Adolphe préféra une carrière à la cour de Bourgogne. Il fut durant des décennies un des membres les plus influents de la famille bourguignonne. Fidèle à son oncle Philippe le Bon, il le fut également à Charles le Téméraire, ainsi qu’à Marie de Bourgogne et Maximilien d’Autriche et à Philippe le Beau.

[58] Louis de Luxembourg, (1418-1475) comte de Saint-Pol, chef de famille des Luxembourg. Il devint un ennemi acharné des Croÿs et par conséquent un partisan convaincu de Charles le Téméraire. Le double jeu auquel il s’essaya plus tard entre Charles et Louis XI lui coûta la vie en 1475.

[59] Pierre de Luxembourg (1440-1482), comte de Brienne, fils cadet de Louis de Luxembourg. Il fut fait chevalier de la Toison d’Or en 1478.

[60] Jacques de Luxembourg (1441-1487), seigneur de Fiennes, frère de Jean et neveu de Louis, était le fils aîné de Thibaut de Luxembourg qui, devenu veuf, devint évêque du Mans et cardinal.  Jacques épousa vers 1460 Marie de Berlaymont, fille de Gerard et de Marie de la Hamaide. Il devint chevalier de la Toison d’Or.

[61] Jacques de Luxembourg, (1420-1487) seigneur de Richebourg, frère de Louis de Luxembourg.

[62] Drieu de Humières était le fils cadet d’André de Humières, chevalier de la Toison d’Or. Humières fut chambellan de Charles le Téméraire. Il fut un des coorganisateurs du Pas de l’Arbre d’Or, auquel il participa. Il mourut en 1495.

[63] Jean de Damas (1423-1481), seigneur de Clessy et de St-Amour, était très lié avec Charles le Téméraire qui le nomma bailli de Mâcon en 1466 et le fit chevalier de la Toison d’Or en 1468.

[64] Charles de Haplaincourt était un gentilhomme artésien. Un Jean de Haplaincourt appartenait à la Maison du comte de Saint-Pol.

[65] Frédéric de Withem était un chevalier brabançon. Sans doute un fils de Henri II de Withem, seigneur de Beersel et de Jacqueline de Glynes.

[66] Gilles de Berlaymont était issu d’une ancienne famille hennuyère, apparentée aux Luxembourg, de la Hamaide, etc..

[67] Philippe de Glymes, baron de Grimbergen, gentilhomme brabançon était fils de Philippe de Glymes († 1464) et de Jeanne de Hamal. Il demeura célibataire et fut tué devant Nancy en 1475.

[68] Philippe (†1465) était un bâtard de Philippe de Saint-Pol (1404-1430), duc de Brabant et un petit-fils du duc Antoine de Brabant (1384 – 1415, tué à Azincourt). En 1463 Philippe épousa à Bruges Anna de Baenst, fille d’un conseiller du duc. Son grand-père Antoine était le frère de Jean sans Peur et donc l’oncle de Philippe le Bon, qui hérita le Duché de Brabant après la mort de Philippe de St-Pol.

[69] Jacques d’Oursan était Allemand d’origine. Il fut tué devant Beauvais en 1472.

[70] Jean de Parthenay, nommé Archevêque (surnom porté par tous les membres de cette famille) appartenait à la branche cadette des seigneurs de Soubise et de Taillebourg. Il fut tué en 1488 au cours de la guerre entre le roi de France et le duc de Bretagne.

[71] Arnould de la Hamaide, seigneur de Condé en Hainaut, était chambellan de Charles le Téméraire.

[72] Sans doute le surnom d’un chevalier habile dans le maniement de la lance.

[73] Guillaume Bournel issu d’une famille Picarde, était fils de Guichard Bournel (†1465), seigneur de Namps et bailli de Guines.

[74] Baron Jean de Ligne (1435-1491), seigneur de Beloeil, était chambellan de Charles le Téméraire. Il fut fait Chevalier de la Toison d’Or en 1481. En 1473 il épousa Jacqueline de Croÿ, fille d’Antoine de Croÿ. En 1463 il se trouvait clairement dans le camp de Charles.

[75] Louis le Josne de Contay, seigneur de Morcourt. Il fut tué à la bataille de Nancy. Il était fils de Guillaume le Josne de Contay, seigneur de Raimbeaucourt, chambellan de Philippe le Bon. Morcourt était une petite commune en Picardie.

[76] Jacques de Barbançon, seigneur de Werchin, Jeumont, Walencourt, bailly du Hainaut, gentilhomme de la région de Maubeuge, se maria en 1467 avec Jacqueline de Mouy et mourut en 1513. Il était le fils de Jean de Barbençon-Werchin (issu d’une branche cadette des comtes du Hainaut) et de Jeanne le Flamenc, fille de Marie d’Enghien. Cette Marie eut une liaison avec le duc Louis d’Orléans, de qui elle eut un fils, ‘le grand Dunois’ compagnon d’armes de Jeanne d’Arc. La réputation des Werchin en matière de joutes et de pas d’armes rivalisait avec celle des Lalaing. Voir, Olivier de TRAZEGNIES, Les armes d’Herman de Bourgogne dans le Liber Amicorum de Jean-Guillaume de Spangen (étude inédite); Werner PARAVICINI, Nobles hennuyers sur les chemins du monde: Jean de Werchin et ses amis autour de 1400, dans : Campin in Context. Peinture et société dans la vallée de l’Escaut à l’époque de Robert Campin 1375-1445, Valenciennes, 2007.

[77] Louis de Chevallart ou du Chevalet était échanson à la Cour du duc de Bourgogne. Il participa au Banquet du Faisan et y prononça son vœu. Avant cela il avait participé au Pas du Cygne et avait failli menacer la vie d’Adolphe de Clèves.

[78] Sans doute quelqu’un ayant les cheveux roux. Le nom de famille me semble inconnu ou erroné (Hamal peut-être ?).

[79] Charles de Visen, gentilhomme bourguignon était chambellan de Charles le Téméraire, sur qui il exerçait une influence modératrice. Il était le fils de Jean de Visen, receveur général de Bourgogne. En 1457 Charles épousa Jacqueline, fille de Jean Le Tourneur, sommelier de Charles le Téméraire. Voir : W. PARAVICINI, Invitations au mariage, Stuttgart, 2001,

[80] Jacques de Trazegnies devint après 1463 prévôt de l’église Notre-Dame à Namur et chanoine de Nivelles. Né vers 1440 il mourut à Rome en 1484. Il était le quatrième fils d’Anselme de Hamal, baron de Trazegnies qui en 1435 épousa Marie, vicomtesse d’Arnemuiden. Jacques était cousin germain du chroniqueur Philippe de Commynes. Voir: Olivier de TRAZEGNIES, Histoire d’une longue vie commune. Trazegnies et Arnemuiden, (étude parue dans Le Parchemin, 2009).

[81] Guillaume de Stavele (ou Stavelot), vicomte de Furnes, fils de Guillaume de Stavele et de Marie de Wassenaer, faisait partie de la noblesse de Flandre, tout en étant un descendant du duc de Bretagne. Né vers 1430-40 et décédé en 1505 il était le mari d’Eléonore de Poitiers, l’auteur présumé du ‘bestseller’ médiéval traitant de l’étiquette, ‘Les honneurs de la Cour’.

[82] Charles de Poitiers était le beau-frère de Guillaume de Stavele. Il acquit en 1467 la seigneurie de Boussu et en 1473 celle de Solre dans le Hainaut.

[83] Josse de Boonem appartenait à l’aristocratie brugeoise. Bourgmestre du Franc de Bruges en 1457 et 1465, il mourut le 12 juin 1468. Son grand-père Jean de Boonem, fut conseiller du duc de Bourgogne, receveur général et bourgmestre de Bruges et son père Louis de Boonem avait épousé Livina de Sceutelaere

[84] Guy de Brimeu était à Bruges le 30 avril. Avant cela il est signalé à Montreuil le 18 mars et après au Quesnoy le 8 juin. Il peut donc s’être trouvé à Bruges pendant toute la période où Charles y résidait. Voir : W. PARAVICINI,  Guy de Brimeu. Der burgundische Staat und seine adlige Führungsschicht unter Karl dem Kühnen, 1975, p. 603.

[85] Jacques de Bourbon (1445-1468), fils cadet de Charles de Bourbon et Agnès de Bourgogne, était neveu de Philippe le Bon. Il mourut à Bruges et fut enterré en la cathédrale Saint-Donat.

[86] Philippe de Bourbon (1429-1492), confident de Charles le Téméraire, était fils de Jean de Bourbon, seigneur de Carency (1378-ca1458), troisième fils de Jean I de Bourbon, comte de la Marche et de la comtesse Catherine de Vendôme. Son frère ainé devint roi de Naples sous le nom de Jacques II. Un autre frère,  Louis de Vendôme est l’ancêtre des rois de France depuis Henri IV et de tous les Bourbons actuels, y compris les familles royales de Belgique et d’Espagne.  Philippe de Bourbon était fils du deuxième mariage de son père avec Jeanne Vendômois. Il épousa Catherine de Lalaing, dame de Robersart et Opprebais, nièce de Philippe de Lalaing, fille unique de Sanche de Lalaing et Catherine de Robersart.

[87] Guy de Soignies semble avoir appartenu à la Cour des Bourbons.

[88] Charles de Courcelles ou Courselles, même appartenance. Un Philippe de Courcelles, seigneur de Poullens, était conseiller et chambellan du duc.

[89] Le chevalier Jean d’Arson, connu comme ‘homme très adroit et vaillant en armes’ appartenait à la suite des Bourbons. Après 1470 il se mit au service de Louis XI.

[90] L’écuyer Jean de Saint-Marcel, également membre de la suite des Bourbons.

[91] Voir note 68.

[92] Antoine (1424-1498), seigneur de Kruibeke, était comme Philippe, un bâtard de Philippe de Saint-Pol (1404-1430), duc de Brabant et petit-fils du duc Antoine de Brabant (1384 – 1415, mort à la bataille d’Azincourt).

[93] Josse de Lalaing (1437-1483), cousin germain de Jacques, était le fils ainé de Simon de Lalaing. Très dévoué à Charles, il devint chevalier de la Toison d’Or en 1478 et gouverneur de la Hollande en 1480. Il tomba lors du Siège d’Utrecht en 1483.

[94] Simon de Lalaing était un frère cadet de Josse. Il périt lors de la bataille de Montlhéry le 16 juillet 1465. ‘Josne et gentil chevalier’ il fut ‘moult plaint des gens du comte de Charolais’.

[95] Henri de Cicey est probablement le Bourguignon qui fut fait chevalier en 1468, lors du siège de Liège.

[96] Guillaume de Reichecourt appartenait à l’illustre famille lorraine des Raigecourt.

[97] Jean de Velu, gentilhomme Artésien.

[98] Glymes, ancienne famille du Brabant wallon. La seigneurie de Walhain fut élevée en comté et des descendants devinrent également comte de Bergen-op-Zoom.

[99] Il s’agissait sans doute de Jean de Bourgogne, seigneur d’Elverdinghe, fils de Corneille de Bourgogne, († 1452, bataille de Rupelmonde), premier bâtard de Philippe le Bon. Charles le Téméraire légitima Jean et le nomma bailli de Flandre. Il avait épousé Marie de Halewyn et fut tué à la bataille de Guinegate en 1479.

[100] Louis Bournel avait épousé Marie de Croÿ, sœur d’Antoine et Jean de Croÿ. Il pourrait être considéré comme un deuxième représentant de la famille de Croÿ à ce Pas, ce qui n’est toutefois pas sûr.

[101] André de Mailly était un fils de Ferry de Conty (branche cadette de la famille Mailly). Il épousa Jeanne de Berghes en 1469 et mourut en 1518.

[102] Chevalier Jean de Rebreviette était seigneur de Thibauville en Artois. Il appartenait à la Maison d’Antoine, le Grand Bâtard. Il se battit en Espagne contre les Maures et fut fait chevalier par le roi de Castille.

[103] Aucun Antoine de Ligne n’a pu participer à ce pas. Prénom fautif? Ou cadet de famille demeuré célibataire et omis dans les arbres généalogiques? Il a pu être un frère de Jean de Ligne qui avait un fils  Antoine, peut-être nommé ainsi d’après son oncle et parrain.

[104] Frédéric de Withem (1440-1515), gentilhomme brabançon, fils de Henri de Withem et de Jacqueline de Glymes. Il avait gagné un prix lors d’un tournoi à Paris en 1461.

[105] Daniel van Praet, seigneur de Moerkerke, appartenait à la branche Moerkerke des seigneurs van Praet. Il devint conseiller et chambellan de Charles le Téméraire, bourgmestre du Franc de Bruges et grand bailli de Flandre. En 1477 il défendit Saint-Omer contre les troupes de Louis XI.

[106] ’t Serclaes était un descendant du grand Evrard ’t Serclaes (1320-1388), héros de la lutte des Brabançons contre les Flamands.

[107] Simon V de Herbais († 1478), chevalier, seigneur d’Herbais, Morchoven, etc, bourgmestre de Pepingen, lieutenant du châtelain de Vilvoorde (1431), bailli du Pays d’Enghien (1436), conseiller du Brabant (1441), grand bailli de Gand (1451), conseiller des ducs de Bourgogne (1463-1467), était le fils de Jehan de Herbais et d’Isabelle d’Enghien de Kestergat (branche bâtarde des seigneurs d’Enghien). Il était marié à Catherine de Hertoghe, Dame de Duyst (Uccle), fille du chevalier Jean Hertoghe, bourgmestre de Bruxelles et de Marguerite van Wesele dit van Sompele. Voir: Hervé DOUXCHAMPS, Les quarante familles, dans : Le Parchemin, Jan/fév. 2001, p. 2-20.

[108] Orville était une seigneurie près d’Arras et Amiens.

[109] Il s’agissait de Josse II de Varsenare qui tint un rôle politique sous Charles le Téméraire, Marie de Bourgogne et Maximilien d’Autriche. Lors du soulèvement de Bruges contre Maximilien en 1488 il prit la fuite et se réfugia à L’Ecluse. Il mourut en 1489.

[110] Antoine de Luxembourg, comte de Roussy était un fils de Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol et frère de Jacques, seigneur de Richebourg.

[111] Guillaume de Chalon (1448-1476), fils du prince Louis d’Orange, fut élevé à la cour de Bourgogne et fut page de Charles le Téméraire dont il devint un fidèle compagnon. Il fut fait chevalier de la Toison d’Or en 1468 et périt à la bataille de Grandson en 1476. Nonobstant son jeune âge, il se pourrait que ce fut lui, plutôt que son père Louis ou son frère Jean, qui assistait au banquet.

[112] PARIS, Archives Nationales, Série J, Trésor des chartes, supplément, n° 18.

[113] W. PARAVICINI, Der Briefwechsel Karl des Kühnes (1433-1477). Inventar, Peter Lang, Frankfurt am Mein, 1995, p. 90.

[114] M. DAMEN, De staat van dienst. De gewestelijke ambtenaren van Holland en Zeeland in de Bourgondische periode (1425-1482), Hilversum, 2000, p. 312-316.

[115] R. WELLENS, Les états généraux des Pays-Bas des origines à la fin du règne de Philippe le Beau (1464-1506), Heule, 1974, p. 102-118.

[116] A. BROWN, Perceptions of relics: civic religion in late medieval Bruges, in: D. H. STRICKLAND, Images of medieval sanctity, Leiden/Boston, 2007, p. 195.

[117] P. BONENFANT, o. c., p. 90.

[118] Je remercie tout particulièrement mes amis Albert Janssens, Olivier de Trazegnies, Paul Trio, Jean-Marie Cauchies, Werner Paravicini, Jan Dumolyn et Andrew Brown.

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