Recension
EVELYNE VAN DEN NESTE
Tournois, joutes, pas d’armes dans les villes de Flandre
 à la fin du Moyen-âge (1300-1486),

Paris, Ecole des Chartes, 1996, 412 p.

Evelyne Van den Neste n’avait pas vingt-quatre ans lorsqu’elle présenta avec succès son mémoire à l’Ecole des Chartes à Paris. La présente publication en donne, d’après l’introduction, le texte à peine modifié. Elle a réussi à présenter une synthèse bien lisible de ce qu’étaient les joutes, tournois et passes d’armes au Moyen-âge. Elle s’est penchée en premier lieu sur les villes flamandes qui développèrent leur propre culture en matière de joutes, indépendante de ce qui se faisait aux cours princières. Elle situe son étude dans l’intérêt renouvelé qui se manifeste en Europe depuis deux ou trois décennies pour cet aspect de la vie chevaleresque au Moyen-âge.

Après avoir esquissé le contexte historique, elle explique les différentes variantes en matière de joutes et indique les différences entre ce qui s’organisait dans les cours princières et auprès de l’aristocratie urbaine. Elle analyse ensuite l’organisation : les règles à suivre, les périodes préférées, l’organisation matérielle et les effectifs nécessaires à cet effet, le déroulement des jeux, ainsi que la remise des prix et les banquets de clôture. Parmi les acteurs elle s’étend sur les puissants, les citadins, les visiteurs étrangers et les dames. Elle accorde une attention particulière aux hérauts d’armes, trop peu mis en lumière par le passé. Elle distingue les différentes formes de joutes d’après leur époque. Au quatorzième siècle il s’agissait en premier lieu d’une petite guerre, pratiquée surtout par la noblesse urbaine et la haute bourgeoisie et qui était l’expression de la culture et de l’indépendance urbaines. Cette approche mérite sans doute quelques retouches, car bien des joutes étaient aussi à cette époque organisées par les comtes de Flandre et de Hainaut ou par le roi de France. Au quinzième siècle les joutes devinrent un élément de la politique ducale et se développèrent jusqu’à devenir un élément de l’Etat-spectacle qui s’attachait entre autre à soumettre les villes à l’autorité du duc. Dans un chapitre séparé elle traite de la position de l’Eglise et de son évolution en la matière. La description et l’évolution des tournois urbains qu’elle présente, se basent principalement sur l’exemple de la société de l’Epinette à Lille.

Dans son ensemble il s’agit d’un intéressant panorama qui permet de mieux connaître ce passe-temps médiéval et d’en mieux appréhender le contexte culturel et politique. Le tiers du livre est consacré à un inventaire chronologique des joutes tenues entre 1300 et 1500. Y sont ajoutés des extraits de comptes de dépenses en ce qui concerne l’Epinette ainsi que des tableaux et des comparaisons.

Etude méritoire donc, claire et bien ordonnée, d’autant plus louable étant donné le jeune âge de l’auteur. Après ces remarques élogieuses, quelques critiques sont toutefois à formuler.

En ce qui concerne la bibliographie cette étude souffre de la maladie trop courante dans les travaux français, celle de l’ignorance de ce qui a paru dans d’autres langues et plus particulièrement en néerlandais. La bibliographie, pourtant approfondie, ne mentionne qu’une seule publication en néerlandais et encore ne s’applique-t-elle pas à la période étudiée: De Vlaamse adel vóór 1300 par Warlop. Pour des études générales consacrées à notre région il n’est fait mention que des œuvres anciennes (et datées) de Pirenne et de Kervyn. Il y a heureusement en français les recherches de Joseph van Praet sur Louis de Gruuthuse ainsi que l’Automne du Moyen-âge de Huizinga et Les Pays-Bas bourguignons de Prevenier et Blockmans, qui ont l’avantage d’avoir été traduits en français. Bien peu donc, en vérité. Van Uytven, De Roover, Munro, Verhulst, Murray, manquent, ainsi que Jean-Marie Cauchies, englobant ainsi dans la même ignorance les grands auteurs contemporains belges de langue française. Pour beaucoup d’articles qui traitent de cette période et en particulier de la cour bourguignonne avec ses fêtes et ses joutes, vaut l’expression: inconnus au régiment. Les écrits consacrés aux joutes par Viaene, van Zuylen de Nyevelt, Jos De Smet, Piet De Gryse et autres demeurent également inconnus.

En ce qui concerne Bruges, l’indispensable Inventaire des archives de la ville de Bruges par Gilliodts-Van Severen a été consulté, mais il n’a été fait que peu d’usage de ce qui s’y trouve en matière de joutes. L’auteur n’a rien fait des informations concernant pensions et privilèges accordés aux forestiers ; dons aux pauvres à l’occasion de joutes ; plaintes des participants au sujet des frais trop élevés ; subventions communales, parfois importantes, tant pour les joutes urbaines que pour les tournois et pas d’armes organisés par la cour ducale ; ni du phénomène curieux des joutes de rue ; etc. Elle mentionne d’autre part les deux volumes de comptes communaux publiés par Wyffels et De Smet, mais semble-t-il sans en avoir tiré un quelconque parti.

L’auteur n’a pas lu ce que Despars, Custis, Van Male, Ledoulx et d’autres ont écrit au sujet des joutes brugeoises. Elle ne mentionne que Meyerus. Sa bibliographie brugeoise en ce qui concerne les joutes se limite à l’étude négligeable de F. Van de Putte publiée dans la première livraison des Annales de la Société d’Emulation de Bruges en 1839, sans d’ailleurs citer le nom de cet auteur. Elle y ajoute le chapitre méritoire mais peu scientifique sur les joutes dans le livre de Paul Breydel, Bruges et les Breydel. Adolphe Duclos, Jan Van Houtte, Marc Ryckaert, André Vandewalle et bien d’autres lui demeurent complètement étrangers.

Dans la catégorie ‘histoire urbaine’ de sa bibliographie elle ne mentionne pas le Bruges, Essai d’histoire urbaine de Jan Van Houtte ni les ouvrages importants traitant de l’époque bourguignonne à Bruges et dans les villes flamandes et brabançonnes parus au cours du vingtième siècle. La seule exception concerne l’étude (en français) par J.P. Sosson consacrée aux travaux publics à Bruges. En ce qui concerne les villes, l’auteur donne une bibliographie importante pour Lille avec la société de l’Epinette et pour Tournai avec la société des 31 rois, mais rien d’équivalent pour Bruges. La matière ne lui aurait pourtant pas manquée.

Ce déficit d’information bibliographique est encore aggravé par la déficience en matière de recherche d’archives. L’auteur s’est pratiquement limité aux archives lilloises, avec de brèves excursions vers Paris, Valenciennes, Dijon, Arras et Douai. Une visite à Bruges semble lui être apparue comme superflu. Pourtant, peut-on traiter des joutes dans les villes flamandes sans au moins essayer d’exploiter les riches archives de la plus importante d’entre elles ? Nous devons nécessairement conclure que toute la recherche s’est concentrée sur Lille et que, sans le dire, le principe de l’ab uno disce omnes a été appliqué.

Notre troisième critique concerne la Chronologie des tournois (1300-1500), qui donne l’inventaire de 416 joutes. Pour ce décompte, l’auteur a en partie dépassé son sujet, c’est à dire les villes flamandes, pour traiter de l’ensemble des Pays-Bas méridionaux. C’est évidemment son droit d’élargir son sujet comme elle l’entend et il est d’une certaine façon compréhensible qu’elle englobât dans son décompte les joutes notées par elle dans le Brabant, le Hainaut et le Namurois. En dehors de cela elle a toutefois ratissé encore bien plus large en y ajoutant dix-sept joutes qui eurent lieu à Paris et d’autres qui eurent lieu à La Haye et à Nimègue, dans la Guelre, en Gascogne et en Aragon. Voilà qui l’éloigne tout de même assez de son sujet.

D’après ses annotations les villes où le plus grand nombre de joutes eurent lieu furent Bruges (91), Lille (77), Mons (40), Valenciennes (23), Bruxelles (20), Gand (18), Arras (14), Ypres (12) et Tournai (12). Dans une quarantaine d’autres villes elle a dénombré pour chacune d’elles entre une et huit joutes. Il s’agit donc de toute façon d’une panoplie très large, indiquant la popularité générale des joutes. Bruges et Lille surpassent évidemment les autres villes tant en ce qui concerne les joutes urbaines organisées par des concitoyens qu’en ce qui concerne les jeux chevaleresques liés à la cour de Bourgogne.

Inévitablement le manque de recherches a eu pour résultat que les joutes mentionnées pour Bruges demeurent nettement en dessous de la réalité. L’auteur s’est fié en ordre principal à des informations secondaires, notées à Lille ou dans d’autres villes du Nord de la France. Dans seulement six cas elle cite les comptes de Bruges (par le truchement de Gilliodts), dans deux cas Kervyn et une fois Escouchy et De la Marche. Si elle avait pris la peine d’étudier les sources brugeoises (archives et publications) elle aurait pu ajouter plus d’une centaine de joutes ce qui aurait mené le total brugeois vers les 200, offrant ainsi la démonstration que sur ce point la puissante ville des quatorzième et quinzième siècles dépassait toutes les autres.

Ce chiffre aurait également influencé ses statistiques en ce qui concerne les périodes et les jours les plus utilisés pour les joutes. Elle aurait pu constater qu’elle a par erreur situé les joutes de l’Ours Blanc à Bruges au dimanche au lieu du lundi, en supposant erronément que les joutes devaient nécessairement avoir lieu un jour férié. (D’ailleurs, les joutes ayant lieu pendant la période de la Foire de Bruges, le lundi était lui aussi largement férié). Le jour des joutes n’était pas sans importance entre autre en ce qui concerne l’attitude de l’Eglise.

Une comparaison entre Lille et Bruges aurait permis de souligner les différences dans l’organisation et l’évolution dans ces deux villes les plus importantes en matière de joutes. Elle aurait pu constater que si le roi était élu à Lille avant les joutes, le forestier n’était nommé qu’à l’issue de son combat victorieux. Elle n’aurait alors pas écrit : le roi de l’Epinette et le Forestier de Bruges ne sont pas choisis en fonction de leurs capacités sportives mais de leur richesse et de leur statut social, comme cela a été montré (p. 189). Elle n’aurait pas conclu d’autre part que les joutes urbaines à Bruges avaient pratiquement disparu au quinzième siècle (p. 64 et 127).

En conclusion, nous craignons que l’étude, estimable en soi, se soit trouvée en quelque sorte chargée d’une trop large ambition telle qu’elle est exprimée par son titre. Mais peut-être que l’éditeur, plus que l’auteur, s’en trouve être responsable. Si l’on avait prolongé le titre en indiquant d’après les archives municipales et ducales à Lille, ou en ajoutant en sous-titre: l’exemple de l’Epinette à Lille, une bonne partie de nos critiques pourrait être adoucie.

Andries Van den Abeele

(Publié en néerlandais dans les Annales de la Société d’Emulation de Bruges -  Handelingen van het genootschap voor geschiedenis te Brugge, 2000, p. 155-159).

www.andriesvandenabeele.net