Chapitre II

En route pour une carrière littéraire

 

Premières relations

Thomas, ayant publié ses premiers articles à l’aube de ses dix-huit ans, n’avait pas vingt et un ans lorsqu’il fonda une revue littéraire et vint à se considérer comme membre à part entière du monde des lettres parisien. Il fit en particulier la rencontre de Jean Moréas (1856-1910)[1] qu’il considéra bientôt comme son maître en poésie. Dès 1907 il consacra dans Les Feuillets littéraires un article au Propos de Moréas.

Moréas avait de quoi épater un jeune type comme Thomas. Né à Athènes, de son vrai nom Ioannis Papadiamantopoulos, il s’était fixé à Paris et avait collaboré à des revues décadentistes, avant de publier en 1886 un Manifeste du Symbolisme. Ses principaux recueils issus de cette période étaient Les Syrtes (1884), Les Cantilènes (1886) et Le Pèlerin passionné (1891). Vers 1892 il s’était écarté du symbolisme et avait renoué avec une poésie plus classique, incarnée en particulier par ses Stances, dont l'édition définitive datait de 1906.  Entouré d’une petite cour de jeunes littérateurs, Moréas, quittant chaque jour son modeste appartement de banlieue où il vivait chichement, déambulait sur les boulevards du Quartier Latin et passait des heures au Napolitain (rive droite, Boulevard des Capucines) ou au Vachette  (rive gauche, au coin de la Rue des Ecoles et du Boulevard Saint-Michel), ses lieux de rendez-vous préférés. A sa mort, Gourmont remémorait sa naïve vanité, ses éclats de voix, sa manière de formuler en syllabes rythmées de brefs et cruels jugements, son noctambulisme et son besoin de traîner de brasseries en cafés son inexprimable ennui, lui si ordonné dans ses vers et dans sa pensée, son dédain dans la vie pratique de tout ordre, de toute mesure, de tout bon sens[2].

C’était l’époque où tant en vers qu’en prose les ‘naturistes’ se manifestaient, tandis que Moréas et ses semblables avaient déserté le symbolisme. Ces symbolos, ricanait Thomas au sujet des attardés du symbolisme, épris de langage petit-nègre et de diablerie biscornue[3]. A la même époque il faisait la connaissance de Paul Fort (1872-1960)[4], publiait dans sa revue Vers et Prose et participait à ses mardis de la poésie à la Closerie des Lilas, où les soirées littéraires se terminaient par une partie de billard. S’y côtoyaient ou étaient de passage de nombreux littérateurs, parmi lesquels Alain-Fournier, Alfred Jarry, Charles-Louis Philippe, Emile Verhaeren, Francis Carco, Maurice Maeterlinck, Francis Jammes, Roland Dorgelès, Max Jacob et Guillaume Apollinaire

Dans ces différents endroits Thomas rencontrait donc beaucoup de monde et entretenait, parmi d’autres, des contacts avec ses aînés Fernand Gregh (1873-1960)[5], qui avait le souci de se faire des soutiens (disait Thomas)[6] et à qui il envoyait ses livres avec d’amicales dédicaces[7], Henri Ghéon (1875-1944)[8] encore dans sa période ‘volage’, Leo Larguier (1878-1950)[9] que Thomas appelait déjà ‘mon ami’[10] et le poète Guillaume Apollinaire (1880-1918)[11]. Avec ce dernier les relations, à en croire Thomas, furent suivies quoique plutôt antagoniques, dès lors qu’Apollinaire se fit le promoteur des écrits sans ponctuation et des peintres d’avant-garde : Le fabricant d’obscénités pour éditeurs marrons[12], était soudain promu au rang de prophète ; il en riait avec moi, chaque fois que je le rencontrais et que, l’entreprenant là-dessus, je lui affirmais que lui-même ne croyait à aucune des folies qu’il lançait pour se faire connaître, aussi bien de ne pas ponctuer ses vers que de prôner d’horribles peintures[13]. Les relations étaient de toute façon suffisamment confiantes pour que Thomas racontât à Apollinaire à combien s’élevait la somme de droits d’auteur que l’éditeur Messein lui payait pour un petit livre, information qu’Apollinaire ne manqua pas de colporter dans les bureaux du Mercure. Comme Thomas avait cité le chiffre de 100 francs à Apollinaire mais s’était vanté auprès de Léautaud d’en avoir perçu 250, il y avait de quoi s’esclaffer. Léautaud, qui fit mention dans un écho paru dans le Mercure du chiffre le plus élevé, se rendit compte que l’éditeur en était bien content, ayant ainsi à bon compte l’air de passer pour un mécène[14].

Pierre Louÿs

Autre relation fut celle avec Pierre Louÿs (1870-1925). Thomas lui envoya ses publications dédicacées, Les flûtes vaines (août 1906) ‘A Mr. Pierre Louÿs en hommage’ et les Tablettes d’un cynique (1908) ‘en amical souvenir’[15]. La relation doit en effet avoir été amicale car à une date non précisée (probablement en 1909[16]) Louÿs se présenta à l’improviste au domicile parental de Thomas : lui l’homme déjà célèbre, à la recherche du tout jeune homme. Ne l’ayant pas trouvé il lui envoya une lettre teintée de son humour habituel, dans laquelle il disait : Je suis allé aujourd’hui 7 rue Lekain, où une concierge ironique, toute parfumée de dentelles humides et de linge chaud, m’a dit, le fer à la main, que M. Louis Thomas avait déménagé[17].

Deux ans plus tard, dans Vingt portraits, Thomas brossa une silhouette on ne peut plus flatteuse de son ami, en qui il louait la perfection et la grâce. Il était plein d’admiration, dithyrambique même, pour l’auteur qui à vingt-six ans avait connu la célébrité grâce à Aphrodite, après avoir déjà publié Les chansons de Bilitis et ensuite Les aventures du roi Pausole, et qui avait continué sur sa lancée avec La femme et le pantin. Il fabriquait des chefs-d’œuvre, disait Thomas, sans se soucier des genres, en vers comme en prose, dans un style n’ayant pas son pareil en français. Pour indiquer qu’il était un familier de cet auteur, Thomas terminait son article en informant le lecteur que Louÿs habitait une charmante maison (il s’agissait du petit hôtel particulier situé 29, rue de Boulainvilliers) et que sa physionomie n’était pas désagréable à voir. Le texte était certainement d’une date antérieure à la publication de 1911, et avait paru déjà dans l’une ou l’autre revue. Mais où et quand ? Sans doute pas mal de temps avant, car dès  1908 Louÿs n’était déjà plus le jeune homme agréable à voir, vu la description que Paul Léautaud faisait de lui : Il a extrêmement changé : grossi, empâté, bedonnant déjà, le vrai bedon, large de partout. Plus rien du beau jeune homme que nous avons connu[18]

Paul Léautaud

Avec Paul Léautaud, justement, les premières publications du jeune Thomas dans le Mercure de France, créèrent un lien. Le collaborateur chichement appointé qu’était Paul Léautaud (1872-1956)[19], personnage littéraire discret, connu dans le petit cercle des professionnels de l’écriture grâce à son roman Le Petit Ami et à ses chroniques, aimait se faire de nouvelles relations qui pouvaient lui fournir de la matière pour son journal intime. Thomas pensa sans doute que Léautaud avait pour lui de la sympathie, puisqu’il se confiait volontiers à lui. La correspondance entre Henri Vandeputte et Léautaud permet en effet de constater qu’à une certaine époque des rapports amicaux entre ce dernier et Thomas existaient. Ils ne durèrent pas et Thomas aura dû déchanter s’il a lu, au soir de sa vie, les premiers tomes du Journal littéraire dans lequel Léautaud notait les réflexions sentencieuses du jeune Thomas, accompagnées de quelques méchancetés de son propre cru. Les premiers tomes de ce journal ayant paru dans les années mil neuf cent cinquante, et ayant été salués par la critique unanime, Thomas a pu en prendre connaissance. Dans ce cas il aura pu constater que Léautaud, tout en le traitant extérieurement avec amitié, l’avait en fait tenu en piètre estime, tant comme écrivain que comme homme. En guise de consolation Thomas aura pu constater que beaucoup d’autres et parmi les plus grands n’étaient pas mieux traités dans ce journal intime, pas si intime que cela d’ailleurs, puisque l’auteur avait dès l’origine préconisé qu’il serait un jour ou l’autre publié.

Les remarques confiées à son Journal différaient d’ailleurs singulièrement de ce qu’à la même époque il écrivait à Thomas et de la chaleur avec laquelle il le remerciait, chaque fois que Thomas avait écrit du bien de lui, ce à quoi Léautaud était particulièrement sensible. Comme dans sa lettre du 27 février 1906 : Ce dont je ne sais comment vous remercier, c’est ce que vous avez dit à mon sujet. Ce n’est pas la première fois que vous me témoignez votre sympathie, je le sais. Mais je suis ainsi fait que de telles choses me remplissent de confusion et que je ne sais jamais comment y répondre[20]. Une autre fois il le remerciait pour lui avoir donné, dans sa publication consacrée aux dernières leçons de Marcel Schwob, un air de savant tout à fait immérité[21].

Que Léautaud avait mauvaise langue à son sujet, était toutefois parvenu jusqu’à Thomas. Dans le petit monde littéraire, des âmes charitables colportaient volontiers les méchancetés. Il s’en plaignit auprès de Léautaud, qui s’en défendit en lui répondant : Je ne passe mon temps qu’à dire du bien de vous, et même je m’en suis fait blaguer…[22]. Il arrivait à Léautaud et Thomas de se rencontrer dans Paris et de faire un bout de chemin ensemble, en bavardant. Ainsi le 3 janvier 1907, sortant tous deux de la Bibliothèque Nationale, ils firent un tour par la Galerie Vivienne et le Palais-Royal[23] et le 8 octobre de la même année une promenade, tout au long de laquelle Thomas se plaignit de ce qu’on ne voulait nulle part de ses manuscrits. Il venait le jour même d’essuyer un refus de la part du Mercure de France pour un livre qu’il avait consacré à L’Esprit de Duclos[24]. Ce pauvre Thomas ! s’écriait Léautaud, mais loin de lui vouer de l’amitié ou quelque sympathie, il consigna dans son Journal, combien il était énervé par ce jeune type. Thomas est d’un aplomb, disait-il. Il a même transformé cela en une espèce de dandysme, ce qui lui permet de demander, sous couverture d’insolence chic, tout ce qu’il veut[25].

Arthur Symons

Dès 1905 ou même avant, Thomas se lia d’amitié avec l’écrivain anglais Arthur Symons (1865-1945) [26], à une époque où celui-ci résidait souvent à Paris. Symons connaissait parfaitement le monde littéraire français, ayant frayé avec ou rencontrant toujours Verlaine, Mallarmé, Huysmans, Gourmont, Emile Verhaeren, Alfred Jarry, André Gide et d’autres. Il les avait étudiés pour son livre The Symbolist Movement in Literature, publié en 1899, par lequel il avait fait connaître dans le monde Anglo-saxon la nouvelle vague de poètes et littérateurs français. L’influence de ce livre sur les écrivains britanniques n’avait pas été négligeable. T. S. Eliot dira plus tard que pour lui sa lecture fut une révélation, qu’elle fut même déterminante[27].

Où donc Louis Thomas apprit-il à connaître Symons? Dans l’un ou l’autre cercle littéraire? Aux réunions du Mercure de France auprès de qui Symons publiait? Dans le sillage de Moréas? A l’occasion d’une rencontre dans l’un ou l’autre café parisien ? Allez savoir.

Il se pourrait également que la collaboration s’instaura sur incitation d’autrui. Le traducteur Henry D. Davray (1873-1944) [28] qui frayait les mêmes milieux, pourrait avoir été le lien entre les deux hommes. Davray avait déjà traduit des textes de Symons, mais pendant les années 1905-1907 il était très pris par ses traductions d’Oscar Wilde et de H. G. Wells, à tel point qu’il faisait parfois appel à la collaboration d’autres traducteurs, p. ex. Gabriel de Lautrec ou Madeleine Vernon. Il peut dès lors également avoir fait appel à Thomas, père et fils.

De même il y a quelque possibilité que le traducteur et poète Georges Khnopff (1860-1927) [29], frère du peintre Ferdinand Khnopff fut l’intermédiaire. Ceci dans l’hypothèse où l’amateur d’opéra Thomas aurait fait la connaissance du fanatique Wagnérien Khnopff, lors de son séjour à Bruxelles en 1905, En effet, la relation entre les deux hommes n’est, malgré la différence d’âge, pas impossible : Khnopff demeurait très actif dans les milieux littéraires bruxellois que Thomas fréquentait. Par ailleurs, Khnopff  publia un texte traduit, dans le même numéro de Vers et Prose dans lequel parut le texte traduit par Thomas. A défaut de documents probants, ce ne sont que des hypothèses.

Pour la plupart des traductions de Symons, deux Thomas étaient mentionnés, un Edouard et un Louis. Qui pouvait bien être cet Edouard ? Il y a de fortes chances que ce fut le père de Louis, qui aurait ainsi aidé au lancement du son tout jeune fiston. Il se pourrait également qu’il s’agissait du critique littéraire et écrivain Edward Thomas (Londres 1878 - Arras 1917). Le jeune Edward peinait fort afin de nouer les deux bouts (des livres, l’un après l’autre, sans s’arrêter, et payé au prix de seulement une livre la page, dit son biographe). Symons (ou Davray) peut l’avoir choisi pour collaborer avec Louis. A cette époque Edward Thomas n’avait pas encore écrit les poèmes qui le rendraient célèbre et qui ne furent d’ailleurs publiés qu’après qu’il fut tué à la guerre. On peut s’imaginer que l’anglais de Louis Thomas n’était pas parfait et que l’aide d’Edward lui était utile, tandis qu’Edward n’était pas en mesure de parfaire lui-même une traduction en français et devait s’appuyer sur un native speaker. Simple hypothèse évidemment, à défaut là aussi de documents probants.

Toujours est-il que Thomas traduisit plusieurs écrits de Symons. Dès 1905, - rappelons qu’il n’avait que vingt ans -, Louis Thomas cosignait avec Edouard Thomas la traduction de quatre articles de Symons, aux titres suivants : Qu’est-ce que la poésie, Le chant du vagabond, Un poète d’attitudes et Le dernier livre d’Oscar Wilde. Ces textes parurent dans trois revues littéraires différentes : Le Beffroi, édité à Roubaix par Léon Bocquet, et deux revues parisiennes La Plume et Vers et Prose. Thomas ne manquait visiblement pas de relations.

Dès 1906 suivit le livre que Symons avait consacré à son ami Aubrey Beardsley (1872-1898) [30]. Le dessinateur Art nouveau, n’avait que brièvement pu exercer ses grands talents, avant de mourir de la tuberculose à Menton, âgé d’à peine 25 ans. La traduction en français de l’important essai que Symons lui avait consacré, avait été augmentée d’une importante préface par Thomas et était illustrée d’une trentaine de dessins de l’artiste et en frontispice de son portrait réalisé par Jacques-Emile Blanche.

L’année suivante paraissait un recueil de vers traduits et une biographie du poète, signés Louis Thomas. Encore la même année paraissait Portraits anglais, dédié à Remy de Gourmont, volumineux rassemblement d’articles consacrés par Symons à une quinzaine d’écrivains et artistes britanniques. Ici plusieurs traducteurs étaient intervenus, Jack Cohen, Henry D. Davray et Georges Khnopff, mais les deux Thomas s’étaient taillé la part du lion. Symons avait démontré sa grande culture livresque en analysant des auteurs aussi divers que Thomas de Quincey, Nathaniel Hawthorne, William Morris, Walter Pater, Georges Meredith, Robert Louis Stevenson, John Addington Symonds, Robert Buchanan, Oscar Wilde, Hubert Crackanthorpe, Robert Bridges, Austin Dobson, W. B. Yeats, Stephen Phillips et Ernest Dowson.

Enfin, Thomas participa avec d’autres, dont Edouard Thomas, à la traduction d’encore un autre livre d’Arthur Symons, Esther Kahn. Cette biographie, publiée par Symons sous forme de roman, racontait l’histoire d’une jeune juive sauvage et renfermée, qui s’ouvrit à la vie par le théâtre. La traduction française parut en 1910. En 2000 le réalisateur Arnaud Desplechin en ferait un film.

En outre, après que Symons eut déniché par hasard des poèmes de Choderlos de Laclos, Thomas l’aida dans la publication de l’ensemble de l’œuvre poétique, peu importante, de cet auteur, y ajoutant une introduction de sa main et en traduisant un postface écrit par Symons.

Les deux hommes avaient des intérêts littéraires communs, et publièrent tous deux des monographies consacrées à Maupassant, Oscar Wilde, Baudelaire et Villiers de l’Isle Adam. D’autre part Symons avait eu la bonne fortune d’exhumer au château de Dux une partie du texte des Mémoires de Casanova, celui que le libertin Thomas appelait son ‘maître’.

Thomas et Symons ont-ils encore eu des contacts ultérieurement? Sans doute pas. En 1909 Symons fut frappé d’une dépression nerveuse et séjourna dans différents asiles psychiatriques. Désormais ne furent publiés de lui que des textes écrits antérieurement. Il mourut en 1945.

Les autres

Un des cercles où Thomas était reçu, était celui de Paul Renaison, dit Jean Ernest-Charles (1875-1953). Un jour, celui-ci avait été agressé au Théâtre de l’Athénée par un auteur de romans grivois[31], René Emery (1861-après1908)[32], fondateur de la ‘Ligue pour la restauration du paganisme’. Il semblait que celui-ci avait agi pour compte de plusieurs ennemis jurés du critique littéraire sévère sinon perfide qu’était Ernest-Charles. On disait, qui plus est, que 600 francs étaient offerts à qui voudrait écrire un article concernant la vie privée du personnage. D’après Féli Gautier (1878-1925)[33] l’offre en avait été faite à Thomas. Lorsque deux jours plus tard Thomas se présenta au Mercure, Léautaud brûlait évidemment de lui poser la question. Thomas confirma que l’offre lui avait été faite mais qu’il avait refusé, étant lié avec Ernest-Charles et reçu chez lui. A part lui Léautaud nota : Autrement, il a eu tout l’air de me dire qu’il aurait accepté[34].

Dans un registre différent, le Catalan Thomas aimait à se retrouver parmi des méridionaux. Cela se passait chez son ami, le comte Lionel des Rieux (1870-1915)[35], poète, dramaturge, royaliste et maurrassien, qui publia de nombreux recueils de vers entre 1892 et 1910. Il avait également écrit un roman L’amour au masque et deux tragédies, Hécube et Guillaume d’Orange. Autour de lui des rencontres s’organisaient, soit à Paris, soit à Aix. Thomas y rencontrait l’aimable bègue Paul Mariéton (1862-1911)[36], ami de Frédéric Mistral (1830-1914)[37] et de Léon Daudet (1867-1942)[38]. Ayant été affublé par Daudet du surnom Chauve-qui-peut, Mariéton était Chancelier du Félibrige, le mouvement littéraire provençal fondé par Mistral et en présidait la section parisienne. Il avait également fondé à Lyon L’Escolo de la sado, pour la promotion de la langue d’oc et avait publié en 1890 un livre faisant autorité, La terre provençale. Journal de route. Un autre participant à ces réunions était le colonel, bientôt général Jean-Baptiste Maréchal (1863-1934), l’explorateur et héros malgré lui de l’affaire de Fachoda (1898), qui faillit déclencher une guerre entre la France et la Grande-Bretagne[39]. Enfin, on trouvait dans le groupe l’amie de des Rieux, l’actrice Josette Paz-Ferrer[40], fille de l’anarchiste espagnol et fondateur de l’Escuela Moderna, Francisco Ferrer (1859-1909)[41], ainsi qu’une princesse B***[42] et le poète et ami de Thomas, Paul Drouot.

Louis Thomas alla rendre visite à Charles Péguy (1876-1914)[43] dans son arrière-boutique obscure de la rue de la Sorbonne et le décrivit comme ce paysan cultivé et génial, me parlant seul à seul, de l’autre côté d’une table étroite, dans un pauvre demi-jour gris, comme l’on parlerait à un disciple, avec ce ton religieux qu’il avait. Il rendait également visite au bon Charles Müller (1877-1914)[44], si simple, cordial, sain, honnête, travailleur, conservant sans cesse sa belle humeur. Müller était journaliste, écrivain, critique littéraire et surtout pasticheur, resté célèbre dans ce genre jusqu’à nos jours[45].

Certaines visites[46], faites avec Henri Gadon, concernaient un autre ami d’Apollinaire, Fernand Divoire (1883-1951)[47], né à Bruxelles, de son vrai nom  Raymond Sancenette, qui connaîtrait une certaine célébrité en tant qu’écrivain occultiste et ésotérique[48], promoteur de la danseuse Isadora Duncan (1877-1927), initiateur de la poésie simultanéiste en précurseur de Tristan Tzara (1896-1963) et de Dada[49], promoteur de l’Espéranto et membre d’une société d’occultisme, La Fraternité des Polaires. Cette fraternité semble avoir été fondée à Paris en 1920 par deux italiens, Mario Fille et Cesar Accomani. En faisaient partie l’orientaliste Jean Marquès-Rivière (1903-2000)[50], auteur antimaçonnique bien connu, la journaliste Jeanne Canudo[51], les auteurs Maurice Magre (1877-1941)[52] et Jean Dorsenne (1892-1944)[53], ainsi que le haut fonctionnaire, dirigeant des services centraux de l’Assemblée nationale, Victor Blanchard (1877-1953)[54], leur chef à partir de 1933. La société portait grand intérêt à Montségur, à Rennes-le-Château et à la légende du Graal. Elle se situait dans la mouvance des différentes associations rosicruciennes et disparut vers 1940. Elle inspira sans doute le mystificateur Pierre Plantard (1920-2000)[55] lorsqu’il fonda vers 1956 le Prieuré de Sion[56], cette société secrète farfelue qui fut à l’origine de nombreuses élucubrations littéraires, dont la plus connue est le Code Da Vinci de Dan Brown.

En 1912 Divoire publia un pamphlet spirituel et féroce contre le milieu littéraire parisien[57]. Pendant la Grande Guerre, avec d’autres, il publia le bulletin mensuel Les Écrivains aux Armées, permettant aux écrivains mobilisés de suivre le sort des uns et des autres : blessés, disparus, prisonniers, morts, décorés, activités littéraires et artistiques. De profession il devint, dès 1906, après avoir abandonné des études de médecine, journaliste littéraire, puis rédacteur en chef à l’Intransigeant jusqu’à ce qu’il en démissionne au début des années trente, pour cause de dissension avec le propriétaire Léon Bailby (1867-1954)[58]. Thomas en fit de même vers la même époque. Divoire mena d’autre part campagne contre la peine de mort[59]. Il commettrait la bêtise pendant la Seconde Guerre de travailler pour le collaborationiste Paris Midi et surtout de se faire engager par Jacques de Lesdain[60] pour la revue pro-allemande Aspects, ce qui lui vaudrait de figurer à la Libération sur la liste des écrivains indésirables[61], ostracisme qui ne le frappa toutefois que brièvement. Il publia par la suite un livre dans lequel il prenait ses distances avec l’occultisme[62] et un autre consacré à la danse[63], en collaboration avec le  chorégraphe Serge Lifar (1905-1986)[64], lui également un rescapé de l’Épuration.

L’ami Gojon, le petit Gojon comme disait Thomas, l’introduisit dans l’atelier du peintre Emile Bernard (1868-1941)[65], ami de Van Gogh et de Toulouse-Lautrec et initiateur avec Gauguin du groupe de Pont-Aven. Bernard fit le portrait de Thomas. Celui-ci acquit également (à cette époque ou ultérieurement, nous n’avons pu y voir clair) un portrait de Paul Léautaud, qu’il offrit plus tard au Musée Calvet à Avignon[66]. Chez Bernard les jeunes garçons firent la connaissance du poète Charles Perrot (1887-1914)[67], à qui ils allaient ensuite rendre visite en son bureau du Palais-Royal, où il travaillait (modérément) comme attaché au sous-secrétariat aux Beaux-Arts et préparait son premier roman[68]. Lui aussi fut tué au tout début de la guerre.

Ce n’était bientôt pas le seul ministère qui leur était ouvert, car l’ami Despax fut de 1906 à 1909 le secrétaire particulier de son ‘pays’, Raphaël Milliès-Lacroix (1850-1941), le marchand drapier de Dax devenu ministre des Colonies au sein du premier gouvernement Clémenceau. Dans  le petit bureau d’angle du pavillon de Flore, donnant sur le jardin et qu’occupait Despax, Thomas venait s’étendre sur les canapés officiels pour écouter la voix timbrée de son ami, sa voix chantante, un peu traînarde mais musicale, lisant de longs alexandrins qui bercent[69]. D’autre part, au ministère de la Guerre, Pierre Gilbert-Crabos, devenu licencié ès lettres, avait trouvé emploi, car il fallait bien vivre, tout en développant les qualités qui le firent considérer bientôt comme un des grands espoirs de la critique littéraire. Pour Thomas il s’agissait d’une amitié utile à entretenir, tant d’un point de vue littéraire que militaire.

Pour de jeunes Parisiens, avides de littérature et de poésie, les occasions de parfaire leur éducation en dehors des heures de cours et au-delà des bancs de l’école ou de la faculté, étaient nombreuses. Que Thomas eut très tôt l’ambition de faire sa profession de la littérature ou à tout le moins de la chose écrite, semble certain.

Thomas qui pourtant tenait à ce que son itinéraire fût bien connu, n’a pas précisé les diplômes qu’il aurait acquis, ce qui peut faire supposer qu’il n’en décrocha aucun. Il n’en retint pas moins de ses études et de ses lectures les enseignements de plusieurs auteurs qu’il considérait comme ses maîtres et qui le rattachaient au Siècle des Lumières, tels le philosophe de l’utilitarisme Jérémie Bentham, Voltaire évidemment et Condillac. Parmi ses contemporains il avouait des engouements de jeunesse plus ou moins passagers pour Maurice Barrès (1862-1923)[70], Charles Maurras (1868-1952)[71] et Rémy de Gourmont (1858-1915)[72], ce qui le situait dans les milieux de la droite nationale. A Gourmont, avec qui il était suffisamment familier pour lui rendre visite à son domicile[73], il dédia son premier roman, ainsi que ses traductions d’Arthur Symons parues sous le titre Portraits anglais.

La revue Psyché

Afin de se créer rapidement une place au soleil dans le milieu littéraire, un des meilleurs moyens de se faire remarquer, sinon de se faire craindre, était de créer et diriger une revue, à l’instar de Rémy de Gourmont (Revue des Idées et L’Ermitage), d’André Gide (L’Ermitage), d’Alfred Vallette et Rachilde (Mercure de France), de Paul Fort (Vers et Prose), d’Eugène Montfort (Les Marges), de Léon Bocquet (Le Beffroi), d’Eugène Marsan, Jean-Louis Vaudoyer et Henri Martineau (Les Essais), de Joseph Rapine (Feuillets Littéraires), de Ferdinand Brunetière et Francis Charmes (La Revue des Deux Mondes), de Fernand Gregh (Revue de Paris), et d’autres. ‘Jouer à la revue’, plaisir divin et dont se charment les jeunes hommes de vingt ans et plus, disait Thomas[74]. Une telle revue permettait de publier ses propres écrits sans avoir à soutenir l’œil critique d’autrui et sans risquer l’humiliation du refus. Elle offrait une tribune pour faire la critique, élogieuse ou assassine, des confrères en littérature. Indépendamment de son âge, celui qui avait sa revue, jouait dans la cour des grands.

Thomas n’avait donc pas vingt et un ans lorsque parut le premier numéro de Psyché, qui s’annonçait comme étant plus qu’une simple revue de littérature et d’art, sans toutefois expliquer en quoi consistait ce plus. Le but de Thomas était clair. Il voulait offrir une tribune aux littérateurs ayant entre vingt et trente ans, qui désiraient se faire connaître et se démarquer de leurs aînés, à tous ceux qui à cause de leur jeune âge et du peu qu’ils avaient publiés, n’avaient pas encore été repris dans l’Anthologie de la poésie contemporaine, établie par Paul Léautaud et Adolphe van Bever (1871-1927). Dès le premier numéro de la revue, Thomas publiait un article annoncé comme l’introduction à un ouvrage qui s’appellerait 1875-1885. Dans les numéros suivants, ses articles consacrés à Léon Deubel et à Henri Vandeputte valaient comme spécimens de ce que deviendrait ce livre, qui ne vit toutefois jamais le jourenri Vandeputte..

Paul Léautaud était tout content de l’initiative et le fit savoir : Mon cher Thomas, J’ai reçu hier soir le premier numéro de ‘Psyché’ et je veux tout de suite vous en faire mes compliments. Une jeune revue grondeuse, vive, impertinente (tout ce qui compose la franchise !) il y avait longtemps que cela manquait. Vous avez bien raison. Il n’y a qu’un moyen pour faire quelque chose, c’est de dire tout ce qu’on pense et comme on le pense. La préface que vous publiez est tout à fait dans ce sens, et dans ce ton, et c’est pourquoi elle est très bien. Votre phrase finale, c’est toute la vérité, toute l’énergie de la vie[75]. La phrase à laquelle  Léautaud référait, était : Les générations se succèdent et la seule qui compte est celle-là qui pousse vers la tombe toutes les autres qui furent avant elle[76]. Beau programme, dans la veine du dicton ôtes-toi de là, que je m’y mette !

La revue prit comme adresse celle du domicile paternel du jeune Thomas, d’abord le 82 rue de Passy, et après qu’il eût déménagé avec ses parents, le 7 rue Lekain, toutes deux dans le seizième. Là on pouvait se procurer les livres que Psyché se promettait d’éditer et chaque mercredi, de 16 à 19 heures les rédacteurs s’y réunissaient et y tenaient porte ouverte. C’était le temps où Psyché nous réunissait. Cette jeune revue qui vécut un an et eut cinq numéros, Louis Thomas l’avait inventée, se remémorait plus tard Émile Henriot[77]. Leur lieu de rendez-vous habituel, où les rédacteurs de Psyché s’imbibent d’alcool, comme le disait le placard publicitaire en quatrième page de couverture, était le Café du Musée de Cluny (depuis, Café de Cluny), au 20 Boulevard Saint-Michel, à l’angle du Boulevard Saint-Germain, rendez-vous des poètes depuis que Verlaine, Rimbaud et leurs amis y avaient pris des cuites mémorables. Nos réunions, si gaies, si jeunes, si vivantes, se rappelait Henriot. Pour imprimeur, la revue prit H. Jouve, s’intitulant aussi Bonvalot-Jouve, installé 15, rue Racine, dans le Quartier Latin. Le rédacteur en chef invitait les honnêtes gens de toutes terres de lui adresser en grand nombre et prestement la somme de six francs, prix de l’abonnement pour les six numéros de l’année en cours.

Le comité de rédaction comprenait huit, bientôt treize noms de jeunes hommes, qui selon le texte de présentation étaient des amis qui s’entendent les uns les autres mais qui s’essaient aussi à comprendre le reste du monde. D’après Henriot il s’agissait d’un petit groupe d’amis, plus réunis d’ailleurs par le hasard que par le choix, dans le but de montrer leurs talents divers et leur égale activité. Leurs noms, outre Louis Thomas : Paul Drouot, Alexandre Arnoux, Emile Henriot, Henri Gadon, Tancrède de Visan, Maurice de Noisay et un certain Henri Maxel qui figuraient en tant que fondateurs, auxquels vinrent s’ajouter Léon Deubel, Jean Fabre, Louis Mandin, John-Antoine Nau et Henri Vandeputte. La revue insistait que ses rédacteurs ne vivaient pas à l’intérieur d’un sanctuaire étroit, qu’il leur arrivait de se contredire dans un même numéro, sans que cela ait la moindre importance et qu’au-delà d’éventuelles idées communes, les rédacteurs brûlaient surtout du grand désir de vivre. Tout cela était du Louis Thomas craché.

Paul Drouot

Parmi les membres de la rédaction, le plus proche de Thomas était sans doute le poète Paul Drouot (1886-1915)[78] qu’il avait appris à connaître au collège des Marianistes lorsqu’il y donnait des leçons particulières d’algèbre. Un élève, un soir, me présenta cet adolescent après m’avoir fait son éloge. Il y avait en lui quelque chose de grave avec des côtés enfantins et purs. Il était incertain, fiévreux, il se cherchait, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main ; à proprement parler il vivait dans les livres et la musique[79].  L’amitié entre les deux camarades fut grande, comme l’exprimait Thomas dans son Elégie à Paul Drouot :

Ah ! Laissez-moi vous rappeler qu’un soir,
Près du grand fleuve où nous penchions nos têtes,
Mon front fut rafraîchi par vos mots d’amitié,
Et que vous fûtes doux
Comme un enfant très tendre auprès d’un frère aîné.

Drouot, orphelin de père avant même sa naissance, né à Vouziers, était l’arrière-petit-neveu du général et comte d’empire Antoine Drouot (1774-1847)[80] qui accompagna Napoléon à l’île d’Elbe et en fut gouverneur, et le petit-neveu du professeur et écrivain Emile Gebhart (1839-1908)[81], élu membre de l’Académie française en 1904, tandis que son grand-père était, sous le Second Empire, le député Antoine Drouot (1816-1897)[82]. Jean-Louis Vaudoyer donna à Paul Drouot, dans son hommage post-mortem, le titre de vicomte, ce qui était probablement erroné. Après les Marianistes, Drouot était passé au lycée Janson de Sailly et il prit aussi des leçons de musique. Il entama ensuite des études de droit. En 1910 il se lança dans le journalisme, et travailla pour Le Gaulois (bonapartiste et monarchiste) et L’Opinion (conservateur et barrésien).

Habitants du même quartier, Thomas et Drouot se rencontraient souvent et,raconte le premier, nous parlâmes de tout, de nos lectures, de la philosophie que j’apprenais à la Sorbonne. Nous allions dans l’île du Bois, le matin, lorsqu’il n’y a personne, et nous continuions à discuter de poésie et d’art. D’après Thomas, Drouot, rempli de la fièvre de mille ardeurs, devenu malade, faillit tourner au mysticisme. Je le menai alors à Sainte-Anne, pour lui montrer la caricature du mysticisme, chez certains fous. Mon positivisme l’effrayait, mais agissait sur lui. Je le vis plus sage. Les amis se rencontreraient ensuite dans les différents cercles littéraires que tous deux hantaient et auprès des revues où ils publiaient : le Divan, les Marches de l’Est, le Beffroi, bien d’autres encore.  Thomas l’introduisit auprès de Lionel des Rieux et aussi d’Elémir Bourges et malgré la différence d’âge une amitié confiante lia bientôt le jeune poète à l’écrivain solitaire.

Lorsque vint la guerre, Drouot, quoique de constitution faible, insista pour monter au combat. Se trouvant en première ligne, il avait au péril de sa vie évacué son commandant Sébastien Madelin (1879-1915)[83], qui succomba à ses blessures. Un mois plus tard, Drouot fut à son tour mortellement blessé par un éclat d’obus qui alla droit au cœur. Sa ville natale, Vouziers, garderait son souvenir en honneur en donnant son nom à un collège et à une rue et en lui érigeant un monument. Thomas présenterait plus tard Drouot comme le plus important parmi les poètes du début du siècle et contribuerait à entretenir son souvenir. Il disait de lui : il était la poésie, il était tout poésie, et il n’était que cela.

Drouot publierait en 1906 auprès de Psyché son premier recueil de vers, La Chanson d’Éliacin, suivi de La grappe de raisin[84], après un voyage à Grenade qui l’avait enthousiasmé, et Sous le vocable du chêne[85]. Il était apprécié par d’autres poètes. Ainsi Tristan Derème lui envoya de Tarbes  son Petits Poèmes (1910) avec la dédicace : A Paul Drouot, au poète, sympathique hommage. Anna de Noailles était encore plus enthousiaste avec sa dédicace sur son Les vivants et les morts (1913) : A Monsieur Paul Drouot en bien sincère témoignage de vive admiration[86].

Après la publication en 1920 de ses Derniers vers, le chef-d’œuvre inachevé de Drouot Eurydice deux fois perdue, serait publié en 1921, à nouveau en 1926 avec une préface par Henri de Régnier et connaîtrait plusieurs rééditions. Ce poème en prose, véritable journal intime, contenant toute la beauté et la douleur d’un cœur déchiré, offrait l’exploration du sentiment amoureux avec son cortège d’espoir, de déception, de joie et d’attente. En fait ce texte était une ébauche de roman, constitué d'un ensemble de notes au sujet d’un amour malheureux et de la grande souffrance du narrateur. Alors que ce texte fut publié en 1921, ce n’est que trente ans plus tard, en 1953, qu'on eut quelques éclaircissements sur la passion évoquée par Paul Drouot. La parution du Journal de la romancière Paule Régnier (1890-1950), qui s'était suicidée[87] révéla qu’Eurydice était en fait Jeanne, la sœur de Paule, qui elle-même avait été passionnément amoureuse de Paul Drouot. Très jolie, Paule Régnier souffrait toutefois d'une malformation qui l’avait contrainte à aimer Drouot en silence. Ce n’est qu’après sa mort qu’elle découvrit la passion que celui-ci avait nourri pour sa sœur.

Les autres amis de Psyché

Alexandre Arnoux (1884-1973)[88], né à Digne, deviendrait un écrivain à la production abondante, avec tour à tour de la poésie[89] et des chansons[90], des romans au goût du merveilleux[91], des pièces de théâtre, dont La Belle et la Bête (1913)[92] et l'Amour des trois oranges (1947), des adaptations pour la radio, des scénarios ou dialogues de films, parmi lesquels ceux de Jean Grémillon, Maldone (1928), de G. W. Pabst, L’Atlantide (1932), Don Quichotte (1935) et Le drame de Shangaï (1938), de Louis Daquin, Premier de Cordée (1943) et de Marcel L’Herbier, Les derniers jours de Pompéi (1948), des essais et des critiques de cinéma, ainsi que des livres de souvenirs. Tout ceci l’amènerait en 1947 à être élu membre de l’Académie Goncourt. Avant cela, en 1945-1947 il avait présidé la Commission d’épuration de la Société des Gens de Lettres, dont il disait que c’était une tâche nécessaire acceptée sans joie[93]. Dans cette fonction il dut se pencher sur le cas de son ancien rédacteur en chef Thomas.

Emile Henriot (1889-1961)[94], amené dans le groupe par Paul Drouot avec qui il avait lié grande amitié dès l’enfance, était lui aussi poète précoce et les Éditions de Psyché éditèrent son premier recueil sous le titre Poèmes à Sylvie[95], qui fut suivi par de nombreux autres. Après la Première Guerre qui lui fit écrire, tout comme Thomas, plusieurs livres de souvenirs de combattant[96], il demeurerait d’une grande productivité tout au long de sa vie, comme romancier et surtout comme auteur de nombreux essais consacrés à l’histoire des idées et à la littérature. Il s’intéressa en particulier aux écrivains secondaires (‘du second rayon’ des 17e et 18e siècles. Le 12 avril 1945, tandis que Thomas, son chef de file de 1906, était en fuite et bientôt arrêté, Henriot serait élu membre de l’Académie française. On se souvient, entre autres choses, que ce critique littéraire très influent inventa en 1957 le nom de Nouveau roman pour les écrits d’Alain Robbe-Grillet, de Nathalie Sarraute et de leurs semblables, qu’il détestait cordialement. Il préfaça en outre plus d’un livre de son ami Arnoux.

Henri Gadon, le condisciple de Thomas à Henri IV et son co-équipier au rugby, terminait en 1906 ses études de droit et se préparait au Barreau. En homme de confiance du rédacteur en chef, il était investi de la charge de gérant de Psyché.

Maurice de Noisay, pseudonyme de Maurice Pagnier, poète au début du siècle[97], passant du symbolisme au néo-classicisme, ‘le plus dandy des transfuges’ disait de lui Henri Clouard, était un proche de Charles Maurras et des idées de l’Action française. Après la Grande guerre il deviendrait  spécialiste des chevaux et des champs de course[98]. De son premier recueil, L’âme en route, il dédicaça un des quatre exemplaires de tête sur Japon, à Louis Thomas, son ami, son confrère[99].

Tancrède de Visan, pseudonyme de Vincent Bietrix (1879-1945), né à Lyon le 16 décembre 1879, fit ses études dans cette ville, puis vint à Paris à l’âge de 21 ans, entra au Collège Stanislas pour préparer l’École normale, et, après un an de rhétorique supérieure, en qualité de vétéran, passa en 1901 sa licence de philosophie à la Sorbonne[100]. Il fut à partir de 1903 secrétaire de rédaction de la Revue de Philosophie, tout en collaborant à de nombreuses autres revues[101]. S’occupant surtout d’esthétique, il publia Paysages introspectifs, poésies avec un essai sur le Symbolisme (1904) et L’Attitude du Lyrisme Contemporain (1910) qui lui donnèrent la réputation d’être l’un des théoriciens les plus profonds et les plus subtils du symbolisme. Il avait publié en 1904 et 1906 ses premiers recueils de vers[102] et se spécialiserait ensuite en histoires lyonnaises[103]. En 1911 Thomas critiqua durement Visan pour ses textes étiquetés « roman », qui n’étaient d’après lui que des guimauves conservatrices et diffuses[104]. L’amitié ne résista sans doute pas à cette charge.

Enfin, il y avait Henri Maxel, qui semble s’être intéressé surtout à la musique et au sujet duquel nous n'avons pas trouvé de plus amples informations. Son nom disparut après le second numéro et il se pourrait que ce fût tout simplement un autre pseudonyme de Thomas. Dans le cas des membres de la rédaction du nom de Suzy Leparc et de Louis Nasica, il s’agissait de toute façon de pseudonymes à lui.

Au fil des livraisons plusieurs noms vinrent s’ajouter à ceux des premiers rédacteurs. Ils n’eurent pas le temps de s’intégrer et ne jouèrent sans doute qu’un rôle très modeste, pour autant qu’ils en eussent joué un, dans cette revue éphémère.

Leon Deubel (1879-1913)[105], instituteur de son état, devint l’ami de Louis Pergaud, avec qui il partagea quelque temps un sordide logement à Paris. Natif de Belfort, il se frotta aux milieux littéraires, devint quelque peu journaliste, mais sombra dans la détresse morale et matérielle. Pauvre, inadapté à la vie sociale, celui que le poète de la Flandre française Léon Bocquet (1876-1954) surnommait ‘le roi de chimérie’, se suicida à 34 ans en se jetant dans la Marne à Maisons-Alfort, après avoir brûlé ses manuscrits. On lui doit : Le Chant des routes et des déroutes (1901), Sonnets intérieurs, Vers la vie, Poésies, Régner, Léliancolies (1902)[106].

Louis Mandin (1872-1943) était avant tout poète et avait en 1904 publié son premier recueil, Les sommeils. Ami de Paul Fort il édita chez lui et avec lui des livres consacrés à la poésie et aux ballades françaises[107]. Spécialiste de Shakespeare, il devint collaborateur à temps plein en tant que secrétaire de rédaction du Mercure de France. Arrêté fin 1941 avec de nombreux autres de ses compagnons de résistance du groupe ‘Vérité française’ (e. a. le vétérinaire Julien Lafaye, le père dominicain Joseph Guihaire, le comte Jean de Launoy), rattaché au réseau du Musée de l’Homme, il fut déporté, condamné à mort, peine suspendue fin 1942, mais mourut à la prison de Sonnenburg le 29 juin 1943.

John Antoine Nau (1873-1918), de son vrai nom Eugène Torquet, né à San Francisco d’un père français, navigateur et bourlingueur, s’était installé à Saint-Tropez, dans le but d’y écrire tranquillement ses récits de voyage, ses romans et ses vers. Il se fit une petite notoriété en devenant en 1903 le tout premier élu du Prix Goncourt, avec son roman fantastique et de science-fiction, La force ennemie, publié aux Éditions La Plume[108]. Le héros de Force ennemie était un dément qui se dédoublait et prêtait à son adversaire intime les traits d'un être fantastique. John Antoine Nau publierait également un roman fait de souvenirs, Les trois amours de Benigno Reyes[109]. Ses Poésies antillaises inspireront Henri Matisse à réaliser une série de lithographies[110] et le chanteur de jazz Arthur H[igelin]. (°1966) extraira de son recueil Hiers bleus, publié chez Messin en 1904, le poème ‘sauvagement triste’ intitulé Lily Dale, pour en faire une chanson[111]. Il s’agissait donc, tout comme Louis Mandin, d’un auteur plus âgé, que Thomas faisait monter sur sa frêle barque.

En ce qui concerne le nom de Jean Fabre, qui apparut quelques fois à partir de la troisième livraison, nous ne sommes pas parvenus à l’identifier. Sans doute s’agissait-il encore d’un pseudonyme, soit de Thomas, soit d’un autre membre de la rédaction.

Enfin, figurait parmi les membres de la rédaction, le Belge Henri Vandeputte. Nous reviendrons sur lui, plus loin dans notre récit.

Ce que l’on trouvait dans Psyché

Rétrospectivement on peut dire que Thomas avait réussi à réunir autour de lui une belle brochette de jeunes garçons, bourrés de talents littéraires, dont le cadet avait à peine 17 ans. Les différents numéros de Psyché présentaient à chaque fois, de la part des membres de la rédaction, des poèmes, des articles, des critiques littéraires. Il était toutefois évident que le chef incontesté était Louis Thomas. Non seulement était-il le rédacteur en chef, mais en plus les articles les plus longs étaient de sa main, tandis que les trois quarts des critiques, et les plus approfondies, venaient de lui. Il se penchait sur tous les domaines : recueils de poésie, romans, essais, livres de philosophie, mais également musique (Debussy), peinture (Constable) et sculpture (Camille Claudel, Bernard Hœtger).

Pour autant, la revue n’oubliait pas d’accueillir les générations précédentes. Chaque numéro s’ouvrait sur des textes provenant de deux invités, à chaque fois un Français et un ami de la France. Pour le premier numéro il y avait Henri de Régnier (1864-1936) et Arthur Symons, pour le deuxième Emile Verhaeren et le poète symboliste russe Constantin Balmont (1867-1943)[112], ce dernier avec trois poèmes traduits par Louis Thomas, sous son pseudonyme de Suzy Leparc aidé en cela par André Bochanoff. Le troisième numéro accueillait Jean Moréas et un poème d’Ernest Dowson (1867-1900)[113], traduit de l’anglais par Édouard et Louis Thomas. Dans le numéro quatre on trouvait Laurent Tailhade et le futur Prix Nobel de littérature Ivan Bounine (1870-1953)[114], autre Russe traduit par André Bochanoff et Suzy Leparc. Enfin, dans le numéro cinq apparaissaient André Suarès (1868-1948)[115] et le poète grec Petros Zitowniatis.

Hormis ces ‘invités’, les contributions en vers ou en prose étaient uniquement de la main des membres du comité de rédaction. Nous en dénombrons dix de Thomas[116], six de Drouot[117] et Henriot[118], cinq de Gadon[119] et Noisay[120], trois de Mandin[121], deux de Visan[122], Arnoux[123] et Fabre[124], une de Nau[125] et Vandeputte[126]. Les chroniques littéraires, de longueur variable, principalement des critiques de livres récemment parus, étaient au nombre de 183. Thomas se taillait la part du lion, avec 88 textes. Les autres étaient de Henriot (22), Arnoux (20), Mandin (17), Gadon (13), Drouot (9), Noisay (5), Maxel (5) et Visan (4).

Les jeunes amis se faisaient évidemment mutuellement la courte-échelle. Louis Thomas encensait Emile Despax, Maurice de Noisay, Emile Henriot, Lionel des Rieux, Paul Drouot, Alexandre Arnoux et Henri Vandeputte ; de Noisay, Drouot et Henri Gadon le faisaient pour Thomas.

Psyché, tout en respirant le plus grand sérieux de la part de ses jeunes auteurs, qui faisaient l’analyse et la critique d’œuvres d’autrui, y compris d’écrivains renommés, comme s’ils étaient eux-mêmes déjà des pontifes, n’hésitait pas à donner parfois dans le canular, même douteux. C’est en ces termes que la revue annonçait dans son numéro deux, le suicide d’Alfred Jarry (1873-1907)[127] : L’on nous annonce l’auto-pendaison de M. Alfred Jarry, l’auteur des Jeux Floraux, membre de l’Académie française, l’auteur de Messaline, d’Ubu Roi et autres contes moraux. Le jour même du suicide paraît le premier tome des Œuvres posthumes de M. Jarry. Le cortège mortuaire s’élancera de l’hôtel de la rue Saint-Florentin vers le Panthéon, le 17 avril à midi précis. Les obsèques seront militaires et la jeunesse française, espoir des lettres et des arts, s’y précipitera, ne serait-ce que pour entendre M. Coppée qui chantera « Dreyfus s’en va-t-en guerre » sur l’air de la Marche des Polonais, musique de Claude Terrasse. Mais qui va donc remplacer M. Jarry à l’Académie française ?[128] Ce texte, où chaque mot contenait une remarque ironique ou une pique parfaitement compréhensible pour les contemporains, ne faisait qu’anticiper assez cyniquement sur une mort qui tout en s’annonçant comme prochaine, ne fut toutefois pas le fait d’une pendaison mais d’un alcoolisme démesuré.

Le jeune écrivain et critique littéraire Ernest Gaubert (1880-1945)[129], de son nom complet Gaubert de Valette de Faurier était ‘chahuté’ dès le premier numéro de Psyché, dans un sonnet qui le présentait comme étant ‘protonotaire apostolique et critique officiel de l’Ecole de Béziers’. Suivait un texte persiflant, dont beaucoup d’éléments nous échappent, mais qui contenait des vacheries que sans nul doute les contemporains pouvaient savourer[130]. Quant à Leon Bloy, Thomas l’attaquait comme étant un être répugnant[131].

Et la politique ? Si Thomas avait évolué, c’était dans le sens d’un rejet encore plus prononcé de la classe politique au pouvoir. Ses violentes saillies dans Psyché en témoignent. C’est ainsi qu’une traduction des ‘Latter Day Pamphlets’ de Thomas Carlyle le mettait en forme pour stigmatiser le pouvoir en place : L’ignominie de cette époque de troisième République où un gouvernement de concussionnaires le dispute en bassesse à un Sénat d’abêtis et à une Chambre de crasseux, la purulente bêtise d’une plèbe qui prétend régenter le monde du haut de son incommensurable lourdeur, la folie et l’aveuglement des misérables se targuant d’une science vaine pour corrompre et détruire les derniers restes de la beauté et de la force, toute la lie des gouvernements populaires et du pédantisme insocial, toute cette orde laideur offensant notre pays de son agitation déréglée et de ses sentiments informes et béats, en un mot l’état de la France sous le gluant Fallières et ce Rouvier[132], prince des Panamistes[133] (Depuis que j’écrivis ces lignes, Sarrien[134], le plat-pied frigide et nauséeux, s’essaie à remplacer Rouvier.), voilà qui donne un sens nouveau aux colères de Carlyle, à ses combats, à ses pamphlets[135]. Dès le premier numéro, Thomas s’en prenait en ces termes à Armand Fallières (1841-1931) [136], récemment élu président par les députés de gauche : Chez nous, lorsqu’il faut choisir entre un homme d’action[137] et un soliveau, c’est l’entripé du Petit-Luxembourg[138] qui l’emporte (…), voici qu’on nous honore d’un poussah, ridicule à plus d’un titre, triomphe de la graisse, de l’avarice sénile et de la médiocrité[139].

De telles diatribes plaçaient Thomas en adversaire de la gauche. Et d’autres petites phrases le faisaient situer en tant que nationaliste, probablement royaliste et partisan d’un gouvernement aristocratique, telles celles-ci : La force des aristocraties consiste en l’extraordinaire énergie de quelques hommes fermes dans leurs principes. Joseph de Maistre, Carlyle, Charles Maurras, solides dans leurs domaines, boulets logiques et les plus assurés lutteurs ! Pourquoi sont-ils trop rares ? Mais il n’est pas nécessaire d’être nombreux si l’on a l’épaule ardente à renverser le tombereau de détritus[140].

Léautaud l’avait prédit, l’existence d’une revue telle que Psyché s’avérerait difficile. Dès le premier numéro il avait averti Thomas : Pourrez-vous durer ? C’est si difficile. Tout est là, pourtant. Il faudrait presque pouvoir paraître à blanc[141], pendant deux ans, pour atteindre un commencement de résultat la troisième année. Je vous souhaite cette persévérance avec un peu de réussite au bout[142]. La réussite ne fut toutefois pas au rendez-vous, car Psyché s’arrêta au numéro cinq et il n’y eut plus de suite. Bien que les initiateurs ne se fussent engagés qu’à raison de 48 pages par numéro, les cinq numéros totalisèrent 338 pages, soit une moyenne de 68 pages. De ce fait les frais dépassèrent sans doute eux aussi les prévisions.

Vers la même époque Thomas défraya la chronique à cause d’un duel qui l’opposa à un Grec. S’agissait-il d’une dispute littéraire ou plutôt d’une rivalité amoureuse ? Nous n’avons pu le retrouver. Le duel fit suffisamment de bruit pour parvenir jusqu’aux oreilles de Léautaud, qui incita son jeune ami à la prudence, car lui écrivait-il avec le sourire, la littérature manquait de bras ! Un duel pour cause littéraire n’est en l’occurrence pas à écarter, car Thomas s’était fait des ennemis : Psyché vexit, paraît-il, lui avait lancé Léautaud[143].

Publications

Si de 1903 à 1905 le tout jeune Thomas s’était limité à quelques articles et à des traductions de Symons, parus dans des revues, - ce qui, étant son jeune âge et l’érudition qu’il déployait, était déjà remarquable -, l’année 1906 fut pour lui celle des publications tous azimuts. Pas moins de huit ouvrages virent le jour sous sa signature en plus de tout ce qu’il avait écrit dans Psyché et dans quelques autres revues.

Homme universel, comme disait de lui Léautaud (avec ou sans ironie), ses productions étaient très diverses. Sous l’enseigne de Psyché il publia deux plaquettes de vers, faisant preuve d’érudition en leur donnant un titre général en latin Sub regno cynarae. En fait, quatre fascicules avaient été prévus, mais deux seulement semblent avoir vu le jour. En outre, sous le simple titre Lily, Thomas avait publié précédemment une série de poèmes consacrés à l’amour. Le lecteur, d’habitude plus que critique qu’était Paul Léautaud avait réagi de façon assez enthousiaste. Écrivant en haut de sa lettre un double ‘Compliments’ en grandes lettres, il le félicita pour ses poèmes frais et clairs. Je me suis rappelé, ajouta-t-il, en les lisant ce que je me dis bien souvent, quand je suis fatigué des formes dures où tant de poètes abîment leurs rêveries, au lieu de les laisser s’exprimer sur le mode et dans la mesure même qu’elles ont[144].

Schwob et Maupassant

Quelques semaines avant sa mort, Marcel Schwob avait donné des conférences sur François Villon. On pourra se rendre compte de l’ambiance qui régnait lors de ces réunions dans une des salles de l’Ecole des Hautes Études, telle qu’elle fut décrite par un auditeur d’une toute autre génération que Thomas, l’académicien et administrateur de la Comédie française Jules Clarétie (1840-1913)[145] : Je revois la petite salle étroite, ayant pour tout mobilier une table de bois blanc et quelques chaises. Au dernier moment, on allume un fourneau à gaz. Marcel Schwob entre, blanc comme un cadavre. On lui met, sous les pieds, une bouillotte d'eau chaude; il boit une gorgée d'eau, et d'une voix douce, si basse qu'elle ne dépasse guère les premiers rangs des chaises occupées une demi-heure à l'avance par ses admirateurs, il évoque Paris et Villon...

Et André Salmon, également présent parmi les rares auditeurs, se remémora: C’est au cours de l’hiver 1904-1905 que Marcel Schwob prononça ses admirables leçons sur Villon. La mort en interromprait le cycle. Louis Thomas, qui a fait signer tant de volumes à des personnages de son esprit, a réuni, en une plaquette aujourd’hui introuvable, ses notes d’auditeur fervent. Nous n’étions pas nombreux, les ‘villonistes’ de 1905. Quinze, peut-être, à chaque leçon en la maussade petite salle; quinze, dont six fidèles, tout au plus. Après ces leçons, uniques heures d’évocation, quels retours! Quels itinéraires, de la Montagne Sainte-Geneviève au sommet de la rue Saint-Jacques![146]

Si nous pouvons en croire Salmon, Louis Thomas assista à ces derniers cours de Schwob. Curieusement, Thomas n’en dit mot et au contraire de ce que pensait Salmon, qui n’avait manifestement pas le petit livre sous la main, la plaquette de 48 pages ne contenait pas des notes d’auditeur fervent mais étaient un commentaire sur deux ouvrages posthumes de Schwob, publiés avec le concours de Pierre Champion et Paul Léautaud et consacrés aux recherches faites par Schwob sur Villon[147]. Le cheminement des idées de Thomas est très érudit et n’ayant pu nous procurer les deux ouvrages en question, nous ne pouvons vérifier dans quelle mesure il n’a fait que les résumer ou au contraire y a fait preuve d’une certaine originalité.

Vers la même époque Thomas  publia un petit livre consacré à la dernière maladie et la mort de Maupassant. Ce n’était que la reprise quelque peu  élaborée de l’article qu’il avait publié dans le numéro de juin 1905 du Mercure de France. Ici également il ne s’agissait pas d’une œuvre originale, mais d’un résumé du livre du professeur Alberto Lumbroso, Souvenirs sur Maupassant, pavé de plus de 700 pages, édité en 1905. Henri Martineau était fort élogieux sur ce travail et disait que Thomas avait réussi à rendre lisible des choses qui sous la plume de Lumbroso étaient indigestes.

Yette

Louis Thomas ne se limita pas aux choses sérieuses. Avec Yette, fragment de mes mémoires, il produisit le premier de ses livres écrits dans une veine licencieuse. Thomas l’avait dédié à Charles Verrier[148], latiniste qu’il rencontrait aux Halles, au petit matin, lorsqu’il était ivre et lyrique. Il s’agissait de raconter ses premières amours, fort peu décentes, au cours de son année de rhétorique. Pas mal de péripéties devaient sans doute plus à son imagination qu’à la réalité, mais les informations qu’il y donnait sur sa vie quotidienne et son environnement de collégien sonnaient d’un ton assez véridique. Tout compte fait il s’agissait plutôt de ‘mémoires’ d’un polisson s’imaginant écrire des propos scandaleux.   

Le livre étant sorti en octobre 1907 il s’en alla l’offrir à Léautaud, qui nota : Il m’a remis un exemplaire d’un roman qu’il vient de publier chez Sansot : Yette. Ce roman est bête au possible. C’est la continuation de Tinan, sans Tinan et les 210 pages qu’il comprend n’en feraient pas 100, sans tous les blancs qu’il a ménagé presque à chacune[149]. Jean de Tinan (1874-1898)[150] ‘le beau ténébreux’ comme le surnommait Rachilde, fut celui qui traversa la Belle Epoque comme une étoile filante. Son livre Penses-tu réussir! (1897) avait été salué par Stéphane Mallarmé comme étant une version moderne de L’éducation sentimentale de Flaubert, la sensualité en plus. L’amour physique, omniprésent, s’inspirait de ses nombreuses et exquises rencontres sur le boul'Mich ou au bal Bullier, en compagnie d'amis comme Pierre Louÿs. Léautaud référait également à Maîtresse d’esthètes, le roman de mœurs par le même Tinan, qu’il n’avait pas trop apprécié de son vivant mais qu’il tenait néanmoins en haute estime[151]. Thomas s’était inspiré du jeune auteur disparu, sans toutefois parvenir au même niveau de qualité.

Plusieurs mois plus tard, Léautaud lui en fit encore le reproche : Au cours de la conversation nous parlons de Yette, dont je lui dis toute l’inutilité, le bâclage, le manque complet d’intérêt, très sincèrement, sans qu’il paraisse en être fâché. Il me dit alors avoir reçu de Gourmont une lettre tout à fait très élogieuse. Je lui réponds que les gens qui lui ont dit qu’ils trouvent ce livre très bien, lui ont menti, ou sont des imbéciles[152].

Tout le monde n’était pas du même avis. Henri Martineau disait qu’il s’agissait d’un livre pétillant et jeune, charmants mémoires licencieux d’un potache, aux morales nombreuses, mais plutôt couchées que debout, tandis que Victor Llona avouait qu’il n’aurait pas osé mettre ce livre entre les mains de sa sœur. Martineau affirmait qu’Yette avait obtenu trois voix au Goncourt. Certains journaux parlaient de deux voix et Léautaud vociféra : Quels sont les deux académiciens assez dénués de sens littéraire pour avoir donné leur voix à Thomas[153] ? 

Léautaud s’employa à les dénicher. Lucien Descaves, venu au Mercure, y avait, tout en se plaignant que les auteurs proposés pour le Goncourt, s’ils avaient du talent, n’avaient pas de ‘conscience littéraire’, fait le louange de Thomas. Ce qui fit écrire à Léautaud : Louis Thomas ! C’est trop beau. Il suffit d’être un brouillon actif, sans aucun style ni originalité, sans même aucune connaissance de sa langue, pour produire de l’effet sur Descaves. Thomas a probablement usé là du joli moyen qu’il m’a expliqué en venant me soumettre son manuscrit de vers, à propos de la Bourse de voyage : les articles élogieux[154]. Ensuite il y avait Jules Renard qui, dans une interview avait déclaré qu’Yette était le meilleur des derniers romans publiés. Et lui, affirmait Thomas, il ne le connaissait nullement, il ne s’agissait donc pas d’une appréciation de complaisance[155].

De son côté, Rémy de Gourmont lui avait envoyé une lettre très élogieuse. Hé oui, nota Léautaud, Gourmont s’y connaît en relations littéraires. Il me dit à moi que Yette est un livre inepte et ridicule, et il écrit à l’auteur que c’est un excellent roman[156]. Léautaud en subodorait la raison. La vérité, c’est que Thomas a écrit sur Gourmont de petits articles très élogieux. Gourmont, qui n’est pas très gâté dans ce sens, est très sensible à ces choses[157].

Tablettes d’un cynique

De 1905 à 1907, blanc-bec à peine sorti de l’adolescence, Thomas rédigea son livre intitulé Tablettes d’un cynique, qu’il publia en 1908, avec une préface adressée au poète Paul Drouot, son ami. Par petites touches, maximes et aphorismes, il y étalait son amoralisme voire son immoralité, son opposition à tout dogme ou religion, son mépris pour les hommes politiques. Disait-il vrai en confiant qu’il avait perdu son pucelage au bordel à l’âge de treize ans, et que jeune adulte il avait joué le gigolo, parce qu’il fallait bien vivre ? En proclamant avoir pris Casanova pour son maître, atteignait-il le même niveau de libertinage que son illustre modèle ?

Ses réflexions sur la liberté, le moralisme, les préjugés, la littérature, et bien d’autres sujets, n’étaient en fait pas trop mal formulées, si l’on tient compte de l’immaturité de l’auteur. Pourtant, il s’agissait plutôt d’une philosophie de Café du Commerce ou de propos échangés entre étudiants éméchés.

Tout en exécrant les préjugés, Thomas n’en était pas exempt lui-même. Son immoralité, en ce qui concerne les choses de la chair, baignait dans la mentalité de son temps qu’on qualifierait à présent de ‘machiste’. Certaines de ses remarques à propos des femmes étaient condescendantes, voire méprisantes. D’autre part, tout libertin qu’il était, l’homosexualité ne trouvait pas grâce à ses yeux. Si les jeunes gens de la N.R.F. et leurs aînés avaient si peu de sympathie pour lui, disait-il, c’était parce qu’à leurs yeux il n’était pas assez inverti, ni au moral ni dans ses écrits. Plus tard, il dirait que l’inverti Marcel Jouhandeau, rêvait à devenir le successeur de Gide en tant que pape honteux d’une corporation secrète et cependant facile à définir.

De telles remarques n’empêchèrent toutefois pas Thomas de collaborer en 1909 à l’éphémère revue littéraire Akademos, fondée par le baron Jacques d’Adelsward-Fersen (1880-1923), qui respirait une atmosphère nettement homophile et lesbienne. L’ambition de Fersen était de faire une revue d’art, de philosophie et de littérature, dans laquelle, petit à petit pour ne pas faire d’avance un scandale, on réhabilite l’autre Amour[158] . Léautaud ne s’y était pas trompé en refusant l’offre de collaboration de la part de l’homosexuel notoire de Capri, malgré le montant élevé des honoraires que le baron proposait. Thomas n’avait pas ces scrupules, et cherchait à vivre de sa plume. D’autre part, il publia un texte bref et élogieux sur Renée Vivien qu’il qualifiait un de nos meilleurs poètes, tout en estimant nécessaire de souligner que, comme vous, comme moi et l’antique Sapho, Renée Vivien a des maîtresses et ne le cache point[159].

Quoiqu’il éprouvât une grande sympathie pour Oscar Wilde, dont les principes moraux – ou plutôt : amoraux – correspondaient assez aux siens, il n’avait que peu de compréhension pour ce qu’il appelait improprement son unisexualité et parlait de ses fautes, de ses multiples imprudences, de son égarement. Ce qu’il appréciait par dessus tout chez Wilde, comme chez d’autres, et qu’il s’efforça d’égaler, c’était la désinvolture et l’insolence dans la critique d’œuvres littéraires. Le verbe acerbe et le ton de la polémique allaient bien à Thomas. Tant dans ses critiques littéraires que dans ses commentaires politiques, il s’appliqua à éreinter les personnages en vue et à leur lancer des apostrophes cruelles qui lui gagnèrent la réputation de pamphlétaire redouté, comparable à Léon Bloy.

Déconvenues du côté de Léautaud

Chez Thomas, l’utilisation de l’encensoir était, comme on l’a vu, une manière de promouvoir sans complexes sa propre carrière d’écrivain. Léautaud s’en était aperçu lorsqu’il écrivait au mois d’août 1906: Ce Louis Thomas me gâte, il ne rate pas une occasion de vanter mon immense talent, etc., etc[160] Lorsqu’il s’annonça auprès de Léautaud afin de lui soumettre le volume de 240 poèmes qu’il voulait publier, il semblait évident à celui-ci que Thomas n’ignorait pas qu’il préparait une nouvelle anthologie Poètes d'aujourd'hui et qu’il espérait y figurer[161].

Il y avait pourtant une autre raison, et lors de l’entrevue de plus d’une heure et demie pour laquelle Thomas s’était invité, celle-ci fut déballée. Certes, il pouvait sans difficulté se faire publier par l’éditeur Fasquelle, disait-il en préambule, mais il avait plus de sympathie pour le Mercure. (Il doit y avoir là-dessous bien sûrement un autre calcul qu’un vrai goût littéraire, grommela Léautaud). Tout d’abord désirait-il que Léautaud remette le manuscrit à son patron Vallette et le lui recommande. Vallette s’était plaint récemment du peu d’amour des lettres des jeunes écrivains d’aujourd’hui, aussi Léautaud se promit bien du plaisir en lui racontant ce que Thomas lui avait expliqué en ces termes: Je tiens beaucoup à publier ce volume. Je compte obtenir avec lui la Bourse de voyage du Gouvernement qui sera décernée l’année prochaine à un poète. J’ai écrit des articles élogieux sur tous les gens de lettres qui font partie du comité. Pour les autres membres qui sont des hommes politiques, je suis presque certain de pouvoir agir ou faire agir sur eux d’une façon efficace. Enfin, je crois avoir de grandes chances. Léautaud en eut le souffle coupé : Et voilà. Le livre de vers, l’œuvre littéraire, chose secondaire. Ce qui compte, c’est la littérature élogieuse répandue par Thomas sur ses futurs juges et ses moyens de s’obtenir le suffrage des autres. Et Thomas n’a que vingt-deux ans[162].

Léautaud profita de l’entretien avec ce jeune homme, qui disait avoir toujours six ouvrages en chantier et n’avait besoin que de peu de temps pour écrire chacun d’eux, afin d’essayer de l’éduquer quelque peu. Il lui suggéra qu’à son âge on n’avait généralement pas encore une intelligence très complète, très mûre, très sensible. Thomas lui rétorqua qu’à bien y réfléchir il se sentait avoir la maturité nécessaire. Léautaud lui demanda ensuite si dans tout ce qu’il avait déjà écrit, il y avait seulement dix pages qui lui plaisaient et Thomas répondit qu’oui, avec une belle assurance. Eh bien !, lui répliqua Léautaud, vous avez plus de chance que moi. Moi, je ne les ai pas, sinon il y a longtemps que j’aurais obtenu le Prix Goncourt. Thomas fit alors remarquer qu’il connaissait déjà tous les membres de l’Académie Goncourt et Léautaud, qui ne désespérait pas d’obtenir tôt ou tard lui-même le Goncourt, pesta intérieurement : sans doute par le même moyen, articles élogieux au sujet d’un livre, mot de remerciements reçu ensuite, visite, etc…[163]

Et Léautaud de conclure: Je n’étais pas fâché quand il est parti. Celui-là n’est pas de mon bord. C’est un fabricant de littérature. Léautaud était plus intéressé par la campagne dirigée par un de ses amis contre les mauvais traitements trop souvent infligés aux animaux, et qui faisaient qu’il en arrivait à redouter de quitter son logis, tant il souffrait à la vue de bêtes malheureuses. Sûr qu’elles m’intéressent davantage que les gens de lettres et la littérature genre Thomas. N’empêche qu’il avait quelque pitié pour le garçon obnubilé par ses ambitions, et il concluait: En réalité, les procédés genre Thomas, c’est plus bête qu’adroit, car l’effet, les résultats qu’ils peuvent donner, ne durent jamais. Quand encore ils ne donnent pas l’effet et les résultats tout opposés à ceux attendus, comme c’est un peu le cas pour Thomas, qui passe assez pour un sauteur[164].

N’empêche que Léautaud lui-même n’était pas insensible au stratagème. Lorsque Thomas lui dit qu’il ne connaissait que deux récits de mort remarquables, l’un écrit par les Goncourt et l’autre celui de Léautaud dans In Memoriam, celui-ci en rougît de plaisir. Etait-ce encore un des coups d’encensoir de Thomas ? Léautaud se persuada du contraire et estima qu’il pouvait en l’occurrence croire à sa sincérité. En effet, se disait-il, tant à propos de son volume de vers, que de sa tactique d’articles élogieux sur les membres du Comité de la Bourse de voyage, il lui avait dit des choses plutôt dures, rien pour se mériter des compliments de sa part. Dans ce cas Thomas se montrait décidément plus fin et plus adroit que le grognon sceptique du Mercure ![165]

Les douze livres pour Lily

Quant au livre proposé, Vallette, de Gourmont et Léautaud tombèrent d’accord, sans même l’avoir parcouru, pour le renvoyer. Ce que Léautaud fit en l’accompagnant d’un mot très bref : J’ai fait votre commission au Mercure. Toutes explications terminées, la réponse a été négative et j’ai dû remporter votre manuscrit. Cordialement à vous[166]. Il le fit non sans quelque honte. Parlez-moi d’un ami comme moi, disait-il à Gourmont et à lui-même. On me prie de présenter un manuscrit au Mercure, et de faire tous mes efforts pour qu’il soit accepté. J’apporte le manuscrit et je suis le premier à dire qu’il ne faut pas le prendre[167]. Ce n’est que deux ans plus tard –Thomas était persévérant – que son volume de poèmes sera publié sous le titre Les douze livres pour Lily, dans la collection des bibliophiles fantaisistes dont Thomas s’occupait. Il avait d’ailleurs fait miroiter à Léautaud qu’il était prêt à y aller de sa poche, ce que dans ce cas il fit probablement.

Bonne poire, Léautaud ne s’était pas borné à informer Thomas du refus de la part du Mercure, il avait consacré trois longues soirées à analyser avec lui et critiquer le contenu de son volume. La première session eut lieu le 3 janvier 1908. Léautaud lui fit remarquer que tout ce qu’il écrivait, vers ou prose, lui semblait bâclé, écrit sans réflexion, sans aucun ordre. Thomas écoutait avec beaucoup d’attention et se rendait compte du bien fondé des observations de son interlocuteur. Oui, confessa-t-il, il écrivait sans jamais réfléchir, comme ça lui prenait et tel que ça venait. Léautaud s'étonna d’une telle démarche de la part d’un garçon très intelligent, à quoi Thomas répondit : Je crois que je ne suis pas très intelligent, manquant pensait-il de sens critique sur son propre compte[168].

Le lundi 27 janvier, nouvelle session, de neuf heures à minuit passé, suivie d’une troisième. Léautaud trouva la corvée désagréable et elle ne l’amusait pas du tout. En plus, ce n’est pas cela qui rendra bons les vers de Thomas, soupirait-il[169].

Conférencier

Louis Thomas courait en ces temps là les cercles littéraires, hantait les bureaux des maisons d’édition et ne manquait pas les réunions, organisées ou impromptues, consacrées à la poésie.

Il se mît même, sans doute dans le prolongement de ce qu’il avait fait à Bruxelles, à donner à Paris des conférences consacrées à la littérature. Même le casanier Léautaud, tout en maugréant quelque peu, se fit un devoir d’y assister[170]. Aussi Thomas connut-il bientôt beaucoup de monde, sinon tout le monde dans la république parisienne des lettres. Les uns devinrent ses maîtres ou ses amis, les autres ses têtes de Turc et partant, ses ennemis. Il ne manquait pas de faire appel à ses relations.

Souvent sa présence en l’un ou l’autre lieu avait pour but de faire accepter un de ses écrits pour lequel il serait (maigrement) payé. Ainsi, Léautaud signalait que pendant qu’Henri de Régnier se trouvait dans les bureaux du Mercure pour une séance de signature de son dernier livre Thomas était encore là à quémander ses recommandations auprès du directeur de je ne sais quelle revue, au sujet d’un article refusé et qu’il espérait tout de même faire accepter[171]. Ce qui n’empêchait pas Léautaud, à une autre occasion, de faire usage d’une anecdote qui lui venait à point contre Camille Mauclair, et que Thomas lui avait raconté lors d’un passage dans les bureaux du Mercure[172]. Lors d’une autre entrevue, où Rémy de Gourmont et Thomas se trouvaient dans le bureau de Léautaud, le deuxième informa qu’il était impliqué dans la reparution du Chroniqueur de Paris et invita Léautaud à lui envoyer des échos, des anecdotes, des potins, ce que Léautaud voulait bien, à condition que le secret de sa collaboration fût garanti[173]. Il s’agissait d’une lettre qui devait être soi-disant écrite par Maurice Boissard (un pseudonyme de Léautaud) à propos d’une anecdote qui avait paru dans le Mercure de France au sujet d’Emmanuel Arène (1856-1908)[174], le puissant gouverneur de la Corse et écrivain à ses heures, qui venait de mourir[175].

Poète et précurseur des fantaisistes

Pourtant, quoi qu’en pensât Léautaud, Thomas se fit remarquer dès ses débuts pour sa bonne écriture. Il était, disait le jeune critique littéraire Pierre Gilbert, un prosateur parfait[176]. A ne pas oublier évidemment, que Gilbert et Thomas avaient été condisciples à Henri IV… Ce qui n’empêcha pas le premier de reprocher parfois au second ses caprices. Thomas n’en estimait pas moins de son côté que Gilbert bénéficiait de l’une des intelligences les plus ordonnées, les plus logiciennes, les plus mesurées qu’il m’ait été donné de voir.

Au début de sa carrière littéraire, le prosateur parfait s’était surtout fait remarquer pour sa poésie. Parmi ses premières publications se trouvaient plusieurs recueils de poèmes, Les douze livres pour Lily, qu’il publia trois ans après les critiques acerbes de Léautaud, étant le plus volumineux. Les critiques furent fort élogieuses, comme l’indiquent les quelques phrases citées plus haut.

Il y avait même plus : son ami Jean-Marc Bernard (1881-1915)[177] faisait de lui l’ancêtre des poètes fantaisistes, école qui à partir de la seconde décennie du vingtième siècle fut propulsée à l’avant plan. La grande vogue des poètes fantaisistes débuta en 1912, après la publication d’une espèce de manifeste de Francis Carco, dans lequel il énumérait les principes des poètes qui se reconnaissaient dans ce groupe tout informel : rupture avec la sécheresse parnassienne, avec la brutalité naturaliste et avec la sensibilité symboliste, retour au romantisme le plus libre. Il ne s’agissait pas d’un entraînement vers la passion romantique, dont ils se méfiaient mais vers un romantisme léger, imprégné de pudeur, d’ironie savante, voire de moquerie et de jeu, le tout dans un style de modernité et de classicisme modérés. Une telle définition et approche pouvaient également être appliquées à la poésie de Thomas. Il s’engageait déjà dans la délicate menuiserie des poèmes courts, qui impliquaient à la fois la précision du trait et celle de l’expression.

Jean-Marc Bernard écrivait, non sans raison : Bien avant les autres, Thomas a su allier dans ses vers malicieux et légers, l’émotion et l’ironie. Si nous ouvrons ‘Les douze livres pour Lily’, nous aurons vite fait d’y retrouver différents thèmes qu’après lui les jeunes écrivains ont développé à qui mieux mieux

Thomas fut même l’inventeur ou à tout le moins l’inspirateur du nom prêté à cette école, puisque dès 1908 il fondait la collection des bibliophiles fantaisistes, bien avant que Tristan Derème ne colle en 1912 le nom de fantaisistes au groupe. Outre Francis Carco (1886-1958), l’école même comptait à ses débuts Jean Marc Bernard, Tristan Derème, ps. de Philippe Huc (1889-1941)[178], Paul-Jean Toulet (1867-1920)[179] et d’autres amis et connaissances de Thomas. Et où donc installèrent-ils après la guerre (le groupe étant alors déjà plutôt sur le déclin) une espèce de quartier général ? Au 37, rue Bonaparte, l’adresse de la librairie du Divan d’Henri Martineau. Que le monde parisien était petit !

Malgré qu’il ait eu, comme le reconnaissait du moins Bernard, la main dans la naissance des fantaisistes, Thomas n’apparut plus dans les études et historiques consacrées plus tard à ce groupement. Tristan Derème, l’historien officiel et tardif (1929) du mouvement, n’avait semble-t-il pas lu Bernard, et négligea complètement l’apport de Thomas. Parlant avec l’accent, Derème voulait d’ailleurs démontrer qu’il s’agissait d’un mouvement poétique né grâce à des provinciaux et ne voulait sans doute rien devoir à un Parisien, fusse-t-il Catalan d'origine. Ce ne serait pas le seul élément de la biographie de Thomas à sombrer dans l’oubli.

Brouille avec Léautaud

En 1909 Thomas publia plusieurs livres dans un genre qu’il affectionnerait et qu’il appliquerait de nombreuses fois. Il s’agissait d’enfiler un certain nombre d’anecdotes sur un sujet donné et d’en faire un ensemble divertissant. C’est ainsi que cette année là il publia L’esprit de Monsieur de Talleyrand. Anecdotes et bons mots, L’esprit de Mazarin, anecdotes et bons mots, et Le général de Galliffet.Personne, semble-t-il, ne trouva à y redire. Les trois livres parurent dans la collection des Bibliophiles fantaisistes, dirigée par Thomas.

Pour la confection de ce genre de livres, Thomas utilisait le fichier qu’il s’était constitué et qui contenait de nombreuses – d’après lui plus de quatre mille – anecdotes et historiettes. Évidemment, comme il s’agissait de personnages historiques, il ne pouvait inventer des histoires, tout au plus quelque peu les enjoliver. C’est ce qu’il fit, mais il semble bien qu’il s’en alla puiser un peu partout la matière première, sans pour autant indiquer ses sources. Il se disait que les auteurs copiés par lui s’étaient informés à leur tour par ci par là et ne pouvaient faire valoir de droits d’auteur dans le sens accepté du terme. Tous les grands classiques avaient fait leur miel de ce qu’ils avaient trouvé ailleurs, sans qu’ils ne fussent traités de plagiaires. Thomas oubliait sans doute une chose : les classiques étaient morts depuis longtemps, alors que copier ce que des auteurs encore bien vivants avaient écrit, pouvait donner lieu à des réclamations. 

Le procédé de chiper des textes, de les emprunter sans en indiquer l’auteur, était assez courant et même les écrivains renommés ne se privaient pas du procédé. Schwob s’était brouillé avec Gide parce qu’il estimait que Les Nourritures Terrestres (1897) avaient fait trop d’emprunts à son Le livre de Monelle (1894). Thomas avait appris à Léautaud que certains s’occupaient à préparer un article qui démontrerait tous les larcins commis par Léon Séché (1848-1914) [180]. D’après Thomas, Séché qui publiait auprès du Mercure de France ses quinze volumes d’Études d’histoires romantiques, avait inséré tout un opuscule d’un autre auteur, comme étant de sa main à lui dans son livre consacré à Lamartine. Léautaud renchérit en relevant une canaillerie de son copain Gourmont, qui dans Le Figaro avait publié un article nécrologique pour lequel il avait pillé un texte de Léautaud. C’est souvent le procédé de Gourmont, disait-il, de prendre ainsi des documents sans indiquer leur source, de tronquer des textes, de relier les morceaux par des phrases de son cru, sans indiquer l’interruption[181]. Si Thomas était donc quelque peu plagiaire, il l’était en bonne compagnie, mais s’exposait de ce fait à ce que Léautaud prévoyait arriver un beau jour à Gourmont : une critique bien sentie[182].

C’est ce qui se produisit vers la fin 1910. Thomas venait de publier chez Messein, un petit volume dans la collection Contes et anecdotes. Le titre en était En marge de la littérature. Le livre paraissait sous la signature de Suzy Leparc, pseudonyme qui n’avait pas de secrets pour Léautaud. Il s’agissait de toutes sortes d’historiettes concernant les écrivains en vue du moment, dans le style des échos qui paraissaient à leur sujet dans les nombreuses revues littéraires. Un des spécialistes de ce genre d’aimables bavardages était Paul Léautaud, dans ses chroniques qui paraissaient au Mercure de France. Lorsqu’il lut le bouquin de Thomas, son sang ne fit qu’un tour : le jeune homme l’avait tout simplement plagié, et Léautaud le tança vertement dans une lettre qui parut dans le Mercure du 16 novembre 1910. Il le fit avec d’autant plus de colère, que Thomas avait dans un petit écho en fin de son volume quelque peu blagué le critique théâtral Maurice Boissard. Or, sous ce pseudonyme se cachait Paul Léautaud. L’altercation avait terminé leur amitié, pour autant qu’amitié il y eut.   

La commotion habituelle dans le petit Landerneau littéraire s’en suivit. Le bruit courut que Thomas prenait fort mal la critique et qu’il enverrait ses témoins à Léautaud. Alain-Fournier (1886-1914) informa aimablement celui-ci que Thomas était occupé à s’entraîner pour un duel. Si duel il devait y avoir, ce n’était pas avec Léautaud qu’il avait l’intention de se colleter, car il se borna à faire parvenir une réponse au Mercure qui n’était pas méchante. Léautaud en fut satisfait, d’autant plus que Thomas, en l’apportant avait convenu en aparté à Vallette, Évidemment j’ai eu tort[183]. En outre, Léautaud n’était pas exempt d’emprunts lui-même. N’avait-il pas illico, dans une dispute avec Camille Mauclair, utilisé une anecdote que Thomas lui avait raconté le matin même ?[184] Léautaud mit un point final à la controverse en publiant une courte réplique dans le Mercure, disant : Thomas m’a pillé. Sa lettre n’y change rien.[185]

Depuis lors Léautaud refusa pendant plusieurs années d’encore rencontrer ou serrer la main à Thomas. Il n’était plus pour lui qu’un faiseur, un plumitif. Il s’était trouvé d’accord à ce sujet avec Pierre Lasserre (1867-1930), le polémiste de la chronique des lettres dans Action française, plus tard directeur à L’Ecole des Hautes-Etudes, rencontré dans la rue, qui lui avait décrit Thomas comme un faiseur peu recommandable. D’après lui il aurait travaillé au quotidien très anticatholique L’Action, dirigé par le franc-maçon Henry Béranger (1867-1952), où il se serait montré plus laïc que le petit père Combes lui-même. Il aurait ensuite viré de bord et fait un bref passage à l’Action française, où son zèle intempestif, plus royaliste que tout le monde, avait fait qu’on s’était pris de méfiance et qu’on l’avait remercié[186].

L’année d’après, Thomas publiait ses Souvenirs sur Moréas. À nouveau Léautaud estima le texte pillé, copié, marqué à droite et à gauche et citait le journal ‘Je dis tout’, qui disait que ces souvenirs étaient tout simplement… empruntés (soyons courtois) à maints articles publiés autrefois dans le Mercure de France[187]. Thomas ne semblait pas se préoccuper du qu’en dira-t-on. Un jour, ayant été au bureau du journal, copier une série d'anecdotes publiées dans le Mercure et sorties de la plume de Léautaud, il s'exclama : Je vais encore pouvoir mettre tout cela dans un bouquin. Exaspéré Léautaud écrivit dans son Journal : Faudra-t-il que je le traite en toutes lettres de voleur [188]?

Andries Van den Abeele


 
[1] R. JOUANNY, Moréas, écrivain français, Paris, Lettres modernes, 1969
[2] R. DE GOURMONT, Souvenirs du symbolisme. Jean Moréas, dans: Promenades littéraires, 4e série, Mercure de France, 1912, pp. 32-43
[3] L. THOMAS, Vingt portraits, p. 202.
[4] J. PALADILHE, Paul Fort, dans: DBF, T. XIV, 1979, 522.
[5] E. HUBERT, Fernand Gregh, dans: DBF, T. XVI, 1985, 1135.
[6] Gregh essuya treize échecs avant d’être élu à l’Académie Française en 1953 à l’âge de 82 ans.
[7] Je possède, (acheté auprès d’un bouquiniste aux Pays-Bas) un exemplaire de Tablettes d’un cynique, dédicacé A Fernand Gregh et à Henry Chalgrain qui me jugeait brutal et cynique, avec les amitiés de Louis Thomas. Henry Chalgrain était le nom de plume sous lequel Harlette Hayem, l’épouse de Fernand Gregh publiait parfois des vers et des critiques
[8] A. D’ESNEVAL, Henri Ghéon, dans: DBF, T. XV, 1982, 1421.
[9] H. BLEMONT, Léo Larguier, dans: DBF, T. XIX, 2001, 971.
[10] Psyché, n° 1, p. 45.
[11] H. ALLORGE, Guillaume Apollinaire, dans : DBF, T. III, 1939, 122-24. - Apollinaire dédicaça à Thomas un exemplaire de La Poésie symboliste (L’Edition, Paris, 1909). Cet ouvrage regroupe trois conférences données en 1909 au Salon des Indépendants à Paris par Paul-Napoléon Roinard, Victor-Emile Michelet et Guillaume Apollinaire. Le texte d'Apollinaire est intitulé "La Phalange nouvelle" et il y cite (une seule fois) Thomas. Cet exemplaire fut vendu en 1998 pour 5.000 FF. Voir : La Gazette de l’hôtel Drouot, 107e année, n° 40, 6 novembre 1998, p. 101.
[12] Allusion à e. a. Les onze mille verges. De 1907 à 1970 ce texte fut vendu sous le manteau.
[13] L. THOMAS, 120 peintres (…), p. 12.
[14] P. LEAUTAUD, Journal littéraire, T. III, p. 17-19 (18 novembre 1910).
[15] Catalogue vente Moulin, n° 289.
[16] Il y a une lettre de Thomas à Vandeputte, du 28 septembre 1908, qui donne l’adresse rue Lekain. Ce n’est sans doute qu’après son mariage, août 1909, que Thomas quitta la maison paternelle, pour s’installer avec son épouse au Boulevard Emile Augier.
[17] J. P. GOUJON, Pierre Louÿs, p. 560.
[18] P. LEAUTAUD, Journal littéraire, T II, p. .. (9 octobre 1908).
[19] Ph. DELERM, Maintenant foutez-moi la paix, Paris, Mercure de France, 2006.
[20] P. LEAUTAUD, Correspondance, 27 février 1906.
[21] idem, 22 avril 1906.
[22] idem, 4 mars 1907.
[23] P. LEAUTAUD, Journal, T. II, p. 7 (3 janvier 1907)
[24] P. LEAUTAUD, Journal, T. II, p. 50 (8 octobre 1907). Charles Duclos-Pinot (1704-1772), historiographe et auteur licencieux, fut considéré l’un des hommes d’esprit les plus recherchés de son siècle. Thomas ne trouva pas d’éditeur pour ce travail.
[25] P. LEAUTAUD, Journal, T. II, p. 81-82. (19 novembre 1907)
[26] John M. MUNRO, Arthur Symons, New York, 1969; Karl BECKSON, Arthur Symons, a Life, Oxford, 1987.
[27] K. BECKSON, Arthur Symons, p. 200.
[28] Henry Davray (1873-1944) habitait Londres, était critique littéraire au Mercure de France et fut traducteur de e.a. Wilde et Wells.
[29] Traducteur en français, tant de l’allemand, de l’anglais que du néerlandais (traduisit e. a. Arie Prins et Stijn Streuvels); Georges Khnopff, dans: Nouvelle Biographie Nationale, Tome 6.
[30] A. CRAWFORD, Aubrey Beardsley, dans: Oxford dictionary of National Biography, 2004, T. IV.
[31] Avec des titres comme: L’amour à toutes les sauces (1890), Les dieux immortels (1896), Vierges en fleur (1902), Sarah la Peau (1903), La grande passion (1903), En plein amour (1904), La fraude nuptiale (1904), Sainte Marie-Madeleine (1905), Le poison des lèvres (1906)
[32] J. RICHARDOT, René Emery, dans: DBF, T. XII, 1970, 1250.
[33] Gautier était le spécialiste des œuvres de Baudelaire, de qui il avait écrit la biographie (Féli GAUTIER, Charles Baudelaire 1821-1867, Paris, Editions de la Plume, 1903.)
[34] P. LEAUTAUD, Journal, T. II, p. 194-197 (12 et 14 mai 1908).
[35] Lionel des Rieux était né à Neufchâteau en 1870. Sous-lieutenant au 112e régiment d’infanterie, il mourut à l’ennemi le 27 février 1915 près de Esnes-en-Argonne (Meurthe & Moselle).
[36] CRITOBULE (ps. de Eugène Vial), Paul Mariéton d’après sa correspondance, 3 vol, Paris, 1920.
[37] C. MAURON, Frédéric Mistral, Paris, Seuil, 1993.
[38] F. BROCHE, Léon Daudet : le dernier imprécateur, Paris, Robert Laffont, 1992
[39] L. THOMAS, Souvenirs, dans: Le Divan 1915-1918, p. 553-554.
[40] Elle joua e. a. à Paris le rôle principal dans La Dame aux Camélias. Elle joua dans des films muets français, dirigés par Henri Pouctal (1856-1922): La Camargo (1912), Chaînes rompues (1912), L’Honneur (1913), Serge Panine (1913) et Gerval, maître des forges (1914).
[41] W. ARCHER, The Life, Trial and Death of Francisco Ferrer, University Press of the Pacific, 2001.
[42] Probablement la princesse gréco-roumaine Anna-Elisabeth de Brancovan, mieux connue sous son nom d’Anna de Noailles (1876-1933), qui dès sa tendre enfance fut admiratrice de Frédéric Mistral et avait des liens d’amitié avec Léon et Lucien Daudet. A moins que ce ne fut sa soeur Hélène de Brancovan (1878-1929) qui en 1898 épousa le prince Joseph de Caraman Chimay.
[43] R. BURAC, Charles Péguy : la révolution et la grâce, Paris, Laffont, 1994. Charles-Pierre Péguy, né à Orléans le 7 janvier 1873, lieutenant au 276e régiment d’infanterie, tué à l’ennemi  à Plessis-Lévêque (Seine et Marne) le 5 septembre 1914.
[44] Charles Paul Emile Müller, né à Elbeuf sur Seine le 6 mai 1877, sous-lieutenant  au 21 régiment d’infanterie, mort de ses blessures à l’hôpital n° 5 à Amiens, le 1er Octobre 1914.
[45] Paul REBOUX (1877-1963) et Charles MULLER, “A la manière de…”, pastiches dont les premiers  parurent en 1908, régulièrement réédités, encore en mars 2003, toujours chez Grasset.
[46] L. THOMAS, Conseils aux dames, p. 186.
[47] L. MARTAL, Fernand Divoire, dans: DBF, T. XI, 1967, 404.
[48] F. DIVOIRE, Pourquoi je crois à l’occultisme, Paris, Editions de France, 1928.
[49] Tristan Tzara (Moinesti, Roumanie 16 avril 1896 – Paris 25 décembre 1963), de son vrai nom Samuel Rosenstock, fut essayiste et poète. Il participa à Zürich à la naissance et du mouvement ‘Dada’.
[50] Initié dans la franc-maçonnerie, Marquès-Rivière devint un des grands pourfendeurs du Grand Orient. Il fut coauteur en 1943 du film ‘Forces occultes’. Condamné à mort par contumace, cet orientaliste put s’enfuir et continua en Asie une carrière de scientifique et d’auteur ésotérique, e. a. dans l’entourage du Dalaï Lama.
[51] La carrière de la journaliste Canudo, épouse d’un cinéaste italien, demeure peu connue. Elle fut active dans le martinisme et dans d’autres groupes ésotériques, mais semble également avoir participé aux Service des sociétés secrètes pro-nazi au cours de la Seconde guerre mondiale.
[52] Magre fut poète et dramaturge. Ardent défenseur de l’Occitanie, il contribua à faire connaître le martyr des Cathares du XIIIe siècle. Auteur de romans historiques sur le catharisme, préférant les légendes et l'épopée romanesque à la vérité historique. Il composa ses premiers poèmes à l'âge de 14 ans et ses premiers recueils furent publiés en 1895. A partir de 1898, il fit publier à Paris successivement quatre recueils de poésies. D’abord bohème et débauché, il devint opiomane. Ensuite il s’intéressa à l'ésotérisme et mena une quête spirituelle, découvrant Madame Blavatsky et le théosophisme. En 1937 il fonda avec Francis Rolt-Wheeler, la Société des Amis de Montségur et du Saint-Graal
[53] De son vrai nom Etienne Troufléau, il naquit à Constantine (Algérie) en 1892. En 1921, il devint secrétaire de rédaction au Journal des débats. Pendant l'entre-deux guerres, plusieurs séjours en Indochine et en Océanie lui inspirèrent de nombreux romans. Son cycle indochinois est dominé par la personnalité de Mayrena, roi des Sédangs, e. a. dans son livre Un boulevardier, roi des sauvages (1937) qui inspirera André Malraux pour La Voie Royale. Il dénoncera la montée du communisme doublée d'un mouvement nationaliste et marxiste dans une nouvelle Les Amants de Hué parue dans la Revue des 2 Mondes. Arrêté par la Gestapo en février 1942 pour faits de résistance, il est emprisonné à la prison de la Santé puis  déporté à Buchenwald. Les conditions de sa mort sont incertaines, soit assassiné par un S.S. soit des suites d'une pneumonie. Il mourut vraisemblablement à l’hôpital de Zwielege en 1944.   

[54] Victor Alfred Blanchard fut le fondateur d’un Ordre martiniste et synarchique. Professionellement il fut chef du service central et des archives de l’Assemblée nationale, président de l’Amicale des fonctionnaires. Etudiant à l’Ecole supérieure libre des sciences hermétiques (1900) de Gérard Encausse (Papus), il entra dans l’Ordre martiniste (1900). Après avoir reçu l’initiation maçonnique dans la loge Humanidad du rite national espagnol, il fut admis (1908) aux 30e et 90e degrés dans la franc-maçonnerie « égyptienne » de Memphis-Misraïm, et participa comme secrétaire général au Congrès spiritualiste organisé à Paris (juin 1908) par Papus et Charles Détré-Téder. Il s’engagea (1908) dans l’éphémère Ordre du Temple rénové de René Guénon, mais mis en demeure de choisir entre cette dernière organisation et l’Ordre martiniste, il reste fidèle à Papus.  Il collabora à la revue l’Initiation, et, sous les auspices de l’Ordre martiniste, il fonda et présida la loge parisienne Melchisédech (1908), qui prit ensuite le statut de grande loge (1912) mais entra la même année en sommeil. Consacré évêque gnostique (1914) par Papus dans la filiation « spirite » de Jules Doinel, il fut ordonné diacre, prêtre et consacré évêque (Paris, 5 mai 1918), selon la filiation apostolique, par Jean Bricaud, qui le nomma évêque de Paris. Très vite, il entra en conflit avec Bricaud et quitta son Eglise gnostique. Après la mort de Papus (1916), Téder, son successeur, lui confia des responsabilités dans l’Ordre martiniste. Après la mort de Détré (1918), il signa, au titre de l’Ordre martiniste, un traité d’alliance avec l’Ordre du Lys et de l’Aigle (janvier 1919). Puis, refusant de reconnaître l'autorité de Jean Bricaud, il fonda l’Union générale des martinistes et des synarchistes, ou Ordre martiniste et synarchique (OMS) (déclaration officielle le 3 novembre 1920) dont il fut le premier grand maître. Cet ordre se réclamait de Papus, et à travers lui de Louis-Claude de Saint-Martin, mais aussi d’Alexandre Saint-Yves d’Alveydre et de sa doctrine. Mais l’OMS entra bien vite en sommeil (1922).

Douze ans plus tard, sur les conseils de martinistes en rupture avec Bricaud, Blanchard réveilla l’OMS (1934) et participa aux côtés d’Emile Dantinne (1884–1969), imperator de la Rose-Croix universelle, et de H. Spencer Lewis (1883–1939), fondateur de l’AMORC, à la constitution de la Fédération universelle des ordres et sociétés initiatiques (FUDOSI) (août 1934), dont il fut avec eux l’un des trois imperators. Trois ans plus tard, il mandata Lewis, pour représenter l’OMS sur le continent américain (9 juillet 1937).

Il participa également à la constitution d’un Suprême Conseil international du rite de Memphis-Misraïm (1934), fréquenta maintes autres sociétés initiatiques (Ordre pythagoricien, Ordre de la Rose-Croix universitaire), et devint commandeur honoraire de l’Ordre du Lys et de l’Aigle qui signa un traité d’alliance avec l’OMS. Elu (1933) à la présidence de la Fraternité des Polaires qui revendique l’héritage des anciens rose-croix, il se réclama d’une tradition hyperboréenne et usa d’un curieux « oracle kabbalistique », il se présenta (1938) comme investi par l’Agartha de la grande maîtrise universelle de la Rose-Croix. Cette attitude lui valut d’être marginalisé au sein même du microcosme de l’occultisme et écarté de la FUDOSI. Mais il conserva la grande maîtrise de l’OMS et la présidence des Polaires (jusqu’en décembre 1939). Après la seconde guerre mondiale, il réintégra la FUDOSI (1946) et reprit ses activités martinistes et gnostiques. L’Ordre martiniste et synarchique reprit lui-même force et vigueur et il en conserva la grande maîtrise, jusqu’à sa mort.

[55] Fils unique issu d'une famille modeste (ses parents étaient domestiques), il quitta l'école à 17 ans. Devenu sacristain de l’église de Saint-Louis-d’Antin, dans le 9e arrondissement de Paris, il milita dans diverses associations d'extrême droite ce qui le mena à la fondation de divers groupes antijuifs tels que Rénovation nationale française et Alpha Galates. Il est aussi connu en tant que co-auteur en 1967 des ‘dossiers secrets d’Henri Lobineau’. Plantard s'imagina une ascendance noble à travers une généalogie - mérovingienne - fabriquée sur mesure et toute une série de noms d'emprunt au fil de sa vie : « Varran de Verestra », « Pierre De France », « Chyren » et après 1975 « Pierre Plantard de Saint-Clair ».
[56] Le ‘Prieuré de Sion’, mentionné pour la première fois en 1956, est une société fictive inventée par Plantard. Dans une série de faux documents déposés à la Bibliothèque nationale en 1960 et intitulés Dossiers secrets d’Henri Lobineau, Plantard présentait le Prieuré comme une confrérie remontant à 1099, liée aux Templiers et dont la mission serait de préserver le secret d'une descendance cachée des Mérovégiens.
[57] Fernand DIVOIRE, Introduction à l'étude de la stratégie littéraire, Paris, E. Sansot, [1912] ; Fernand  DIVOIRE, Stratégie littéraire. Edition définitive augmentée d'une étude de Charlotte Babette et d'un portrait de Berthold Malin, Paris, La Tradition de l'Intelligence, 1928. réédition en 2005 par Editions des Mille et une nuits, qui en dit: un chef-d'œuvre d'humour qui décrit les manies, les ruses et les faiblesses des écrivains de son temps. Une satire des mœurs littéraires toujours pertinente.
[58] H. COSTON, Leon Bailby, dans: Dictionnaire de la politique française, T. II, 1972, 37
[59] André SALMON, Geo. LONDON, Fernand DIVOIRE, Roman d'un crime, Paris, Les éditions des portiques, 1929.
[60] Jacques Bouly, comte de Lesdain, attaché d’ambassade à Pekin au début du siècle (il publia des livres sur le Tibet et la Mongolie), journaliste en Suisse et à Londres, engagé à Berlin à l’automne 1939 dans le Frankreichkomitee et pour la propagande radiophonique, (d’après Otto Abetz, le rédacteur et speaker le plus efficace des appels au peuple français), devint correspondant puis de 1940 à 1944 directeur politique de l’hebdomadaire L’Illustration (imposé par les Allemands aux propriétaires Baschet, père et fils) et directeur des  mensuels La France européenne et Aspects. Membre du Groupe Collaboration, très actif pendant la guerre, co-organisateur de l’exposition antimaçonnique tenue au Petit Palais, commissaire général de l’Exposition de la France Européenne à Paris en 1942, partisan résolu de l’alliance franco-allemande, “européen” convaincu, très anti-Vichyssois, membre du comité central de la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme (LVF). Marié successivement à une Anglaise, une Américaine et une Allemande. Réfugié en Allemagne en 1944, directeur de l’éphémère Radio Sigmaringen, condamné à mort par contumace le 6 février 1950, il disparut sans laisser de traces.
[61] H. COSTON, Dictionnaire, T. IV, p. 213; J. M. DIOUDONNAT, L’argent nazi, p. 251; P. ASSOULINE,  L’épuration, p. 161.
[62] F. DIVOIRE, Occultisme… Casse-cou, Paris, Dervy Livres, 1947. 
[63] F. DIVOIRE, La Danse – The Dance, Préface de Serge LIFAR, Paris, 1948.
[64] S. LIFAR, Ma Vie, Paris, Julliard, 1965; S. LIFAR, Les mémoires d’Icare, Paris, Filipacchi, 1989.
[65] M.-A. STEVENS (ed.) Emile Bernard, A Pioneer of Modern Art, Ein Wegbereiter der Moderne, Zwolle, Waanders, 1990.
[66] L. THOMAS, 120 peintres, p. 31. Léautaud aimait se faire portraiturer et parle souvent de ses différents portraits dans son Journal littéraire. Il semble y avoir eu deux portraits de lui par Bernard, et sans doute un des deux entra-t-il en possession de Thomas, à en croire une remarque plutôt cryptique faite par Léautaud dans sa lettre du 2 janvier 1944 à Thomas : Mon portrait, de profil, par Emile Bernard, ne me ressemble pas le moins du monde. Une preuve, c’est que Bernard l’avait laissé. (P. LEAUTAUD, Correspondance, lettre 2 janvier 1944). Ce Bernard l’avait laissé est sans doute à lire comme il ne me l’avait pas transmis et il était resté à l’abandon dans son atelier.
[67] Charles François Auguste Perrot, né à Klenchela (Constantine) le 11 octobre 1887, sous-lieutenant au 237e régiment d’infanterie, tué à l’ennemi près d’Arras le 23 octobre 1914.
[68] De Charles Perrot: La plainte intérieure, poèmes (Grasset, 1909) et – posthume - Le printemps au soleil, roman, (Paris, Flammarion, 1915)
[69] L. THOMAS, Souvenirs, Le Divan, p.
[70] S. VAJDA, Maurice Barrès, Paris, Flammarion, 2000
[71] S. GIOCANTI, Maurras: le chaos et l’ordre, Paris, Flammarion, 2006.
[72] C. MEYER, Rémy de Gourmont, dans: DBF, T. XVI, 1985, 809; A. BOYER, Rémy de Gourmont, l’écriture et ses masques, Paris, Champion, 2002.
[73] P. LEAUTAUD, Journal, II, p. 7.
[74] Revue Psyché, 1906, deuxième page de couverture.
[75] P. LEAUTAUD, Correspondance, 27 février 1906.
[76] Psyché, p. 23.
[77] E. HENRIOT, Lettre à Henri Martineau sur deux amis morts.
[78] Paul REGNIER, Paul Drouot, Paris, Le Divan, 1923 ; J. RICHARDOT, Paul Drouot, dans : DBF, T. XI, 1967, 831. Paul Louis Drouot, né à Vouziers (Ardennes) le 21 mai 1886, soldat première classe au 3e bataillon de chasseurs à pied, tué à l’ennemi à Noulette (Pas de Calais) le 9 juin 1915.
[79] L. THOMAS, Souvenirs, dans: Le Divan, 1915-1918, p. 554-555.
[80] E. FRANCESCHINI, Antoine Drouot, dans: DBF, T. XI, 1967, 827.
[81] A. D’ZSNEVAL, Emile Gebhart, dans: DBF, T. XV, 1982, 934.
[82] Y. DESTIANGES, Antoine Drouot, dans: DBF, T. XI, 1967, 829.
[83] Sébastien-Marie-Léon Madelin, né à Bar le Duc (Meuse) le 25 avril 1879, commandant du 3e Bataillon de Chasseurs à Pied, tué à l’ennemi le 8 mai 1915 à Noeux-les-Mines (Pas de Calais).
[84] Paris, Editions de la Phalange, 1908.
[85] Paris, Dorbon aîné, 1910.
[86] Catalogue Vente publique bibliothèque Jean-Marie Moulin, 18 décembre 2003, Paris.
[87] Paule REGNIER, Journal. Préface de Jacques Madaule et notes biographiques, par Jeanne Clouzot-Régnier, Paris, Plon, 1953.
[88] R. QUENAU (dir.) Les écrivains célèbres, T. III, Les XIX et XXe siècles, Paris, Mazenod, 1956.
[89] L'Allée des mortes, Paris, E. Sansot, 1906; La Mort de Pan, pièce en 2 actes, en vers, Paris, E. Fasquelle, 1909.
[90] Un grand nombre fut mis en musique par Jacques Ibert.
[91] Indice 33 (1920), Le règne du bonheur (1924), Le siège de Syracuse (1960)
[92] Pièce en 3 actes, Bruges, Impr. Sainte-Catherine,1913.
[93] Chronique de la Société des Gens de Lettres, janvier-mars 1947, p. 7; Guidargus, p. 16.
[94] A. DIESNEVAL, Emile Henriot, dans: DBF, T. XVII, 1989, 968.
[95] Poèmes à Sylvie (1906), Eurydice (1907), Petite Suite italienne (1909), Jardins à la française (1911), Églogues imitées de Virgile (1912), L’Instant et le Souvenir (1912),  Vignettes romantiques et turqueries (1912),  À quoi rêvent les jeunes gens ? (1913), La Flamme et les Cendres (1914).
[96] Bellica (1915), Le carnet d’un dragon dans les tranchées (1918), Journal de guerre (1920).
[97] L’âme en route (1905), Les énergies profondes (1906), Le bon adieu, suite en si mineur (1907, Ed. De Psyché), Les douze flèches d’Eros (1912), plus tard: Elégies de la guerre et de la paix (1926).
[98] Maurice de NOISAY, Tableau des courses ou essai sur les courses de chevaux en France, Paris, Nouvelle revue française, 1921 ; Maurice de NOISAY, Voilà les courses. Essai sur le sport hippique en France avec des souvenirs, des anecdotes, des portraits, des généralités, des conseils et l'histoire du célèbre Epinard, Paris,  Ed. du Siècle, 1925; J. PORTEFIN, Du départ à l'arrivée, essai sur la pratique raisonnée de l'entraînement, Paris, Ed. Berger-Levrault, 1937, préface de M. Maurice de NOISAY.
[99] Catalogue vente Moulin, n° 228.
[100] [Collectif], Tancrède de Visan, Lyon, A. Roy, 1948 (avec portrait).
[101] Outre à Psyché, Tancrède de Visan collabora à La Plume, L’Occident,  Mercure de France, Vers et Prose, Revue de Philosophie, Durendal, Antée,  Samedi, Revue des Lettres et des Arts (Nice),  Gil Blas,  Akadémos, Le Correspondant, La Nouvelle Revue, etc.
[102] Paysages introspectifs, Paris, Imp. Jouve, 1904; L’Ame en route, Paris, Imp. Jouve 1906.
[103] Tancrède de VISAN, Le guignol Lyonnais,  préface par Jules Clarétie, Lyon, P. Bloud, 1910
[104] L. THOMAS, Vingt portraits, p. 130. Il s’agissait sans doute de: Tancrède de VISAN, Lettres à l'élue, confession d'un intellectuel. Préface de Maurice Barrès, Paris, A. Messein, 1908; ou Colette et Bérénice, Paris, Bibliothèque de l'Occident, 1909.
[105] L. MARTAL, Léon Deubel, dans: DBF, T. XI, 1967, 159.
[106] L. DEUBEL, Oeuvres de Léon Deubel, Mercure de France, Paris, 1929; L. DEUBEL, Poèmes, Mercure de France, Paris, 1939. Depuis 1930 il y a une Place Léon Deubel à Paris (XVIe, quartier d’Auteuil) et une Rue Léon Deubel à Belfort.
[107] Louis MANDIN, Etudes sur les “ballades françaises”, Paris, Vers et Prose, 1909 ; Paul FORT et Louis MANDIN, Histoire de la Poésie Française depuis 1850. Flammarion 1926. Un Prix Louis Mandin est encore régulièrement attribué par ‘La Maison de Poésie’, Paris.
[108] Réédité en 1994 par les Editions Grama à Bruxelles.
[109] Réédité en 2000 dans “La petite bibliothèque des Ombres”.
[110] Publiées chez François Mourlot à Paris en 1972.
[111] Autres œuvres de Nau: Le prêteur d'amour (1905), La gennia (1906), Vers la fée viviane (1908), Cristobal le poète (1912), Thérèse Donati (1920), Les galanteries d'Anthime Budin (1923), En suivant les goélands (1924).
[112] Balmont, après avoir d'abord salué la révolution bolchévique de 1917, la désavouera et vivra surtout en France, où il mourra indigent et oublié. Bien que ses premiers vers soient révolutionnaires dans leur contenu, après la révélation en 1894 de l'influence des symbolistes, ses voyages à travers le monde lui fourniront des détails exotiques pour ses poèmes. Il a traduit Shelley et Ibsen. Son œuvre principale est Sous les cieux du Nord (1894). Laissez-nous être comme le Soleil (1903) et Amour solitaire (1903) sont typiques de ses vers mélodieux et inventifs. Ce sont ces deux recueils que Thomas connaissait.
[113] Dowson né dans le Kent, étudia à Oxford, qu’il quitta sans diplôme. Il se fit membre du Rhymer's club et contribua aux The Yellow Book et The Savoy. En 1891 il rencontra Adelaide Foltinowicz, qui n’avait que 12 ans et devint dans sa poésie le symbole de l’amour et de l’innocence. Lorsqu’elle vint en âge, elle lui préféra un garçon-serveur travaillant dans le restaurant de son père, qu’elle éposa. Les parents de Dowson se suicidèrent tous deux en 1895 et depuis lors il erra en France, Angleterre et Irlande. Il fut ami de W. B. Yeats, qui le décrivit comme 'timid, silent and a little melancholy'. Il mourut à l’âge de 33 ans, tué par l’alcool.
[114]  Ivan Alekseïevitch Bounine, poète et romancier russe, né à Voronej d'une famille noble appauvrie,  passa son enfance et son adolescence au cœur de la nature et en garda toute sa vie l'empreinte profonde. En 1901, il se vit attribuer le prix Pouchkine de l'Académie russe pour ses talents de poète (la Chute des feuilles, 1901) et la qualité de ses traductions (Hiawatha, de Longfellow, les œuvres philosophiques de Byron). Mais Bounine fut avant tout un prosateur. Ami de Tchekhov, il partagea ses points de vue esthétiques et philosophiques, de Tolstoï, qu'il admirait et dont les préoccupations pour le peuple étaient aussi les siennes, il renoua avec la tradition réaliste classique d'un Tourgueniev, dont il hérita la langue pure, précise et mélodieuse. Un remarquable sens de l'observation caractérise ses premiers récits, les Pommes d'Antonov (1900), Soukhodol (1911), consacrés à la peinture réaliste de la vie des paysans et de la noblesse provinciale. Ce tableau de la campagne russe devient extrêmement corrosif avec le Village (1909-1910), roman dépourvu d'intrigue et annoncé comme un poème, creusant au fil de ses nombreuses pages un thème unique: l'ennui où se meurt la paysannerie russe d'avant la révolution. Cette perception tragique de la réalité se retrouve dans le thème tolstoïen de la toute-puissance de la mort avec le Monsieur de San Francisco (1915), récit dont le dépouillement et le symbolisme atteint la perfection. Ayant condamné la révolution (Jours maudits, 1925), Bounine se réfugia, dès 1920, en France, où il vécut trente-trois années d'exil, marquées par la solitude et la nostalgie pour sa patrie. Il y composa pourtant certaines de ses œuvres les plus achevées, l'Amour de Mitia (1924) et, surtout, la Vie d'Arseniev (1928-1933), récit semi-autobiographique où s'insèrent considérations philosophiques et splendides notes lyriques à propos de la vieille Russie. Bounine fut le premier Russe à recevoir le prix Nobel de littérature en 1933.
[115] André Suarès, poète français, fut, à partir de 1912, l’un des quatre "piliers" de la Nouvelle Revue Française (NRF) avec Gide, Claudel et Valery. Poète en tous écrits, prophète par vocation, Suarès, déchiré entre des exigences contraires, n'a cessé de chercher la réalisation intérieure. Ecartelé entre le désir d'accomplir son moi et le souci d'intervenir dans les affaires du monde, il a mené une quête fervente vers la grandeur. Condottière de la beauté, il a aimé l'Europe dans la diversité de ses génies. Suarès nous touche encore aujourd'hui par le constant souci qu'il eut de confondre l'Art et la Vie. Son écriture, brûlant d'un feu souterrain, manifeste une exubérance maîtrisée. Et, dans ses derniers livres, il pratique une esthétique du discontinu d'une étonnante modernité. La majorité d'entre eux sont réunis dans deux volumes de la collection "Bouquins", aux Editions Robert Laffont.
[116] Psyche, n° 1: 1875-1885 – n° 2 : Léon Deubel – n° 3 : Le chant de la flûte – Notes d’un réaliste -  Epître à Dieu – n° 4 : Le dialogue nocturne – Notes d’un amoureux – Discours – n° 5 : Deux épigrammes – Henri Vandeputte.
[117] Psyché, n° 1: A la Mort – n° 2 : La petite fille et le vieux budha – n° 3 : Prélude à la chanson d’Eliacin – Puces – n° 4 : La commémoration des morts – n° 5 : Départ.
[118] Psyché, n° 1: Esto Memor! – La promenade au parc – n° 2 : Fin d’un jour – n° 3 : A Sylvie – n° 4 : Le verger – n° 5 : Les trois jeunes fillers dans la forêt.
[119] Psyché, n° 1: Le Berger – n° 2 : Poésies -  n° 3 : Être ou ne pas être – n° 4 : Cypris -  n° 5 : Les meubles.
[120] Psyché, n° 1 : En quête d’une formule – n° 2 : Ode – n° 3 : La muse intérieure – n° 4 : Critique d’un critique -  n° 5 : La campagne électorale.
[121] Psyché, n° 3: La Joconde – n° 4 : Le sang du poète – n° 5 : Bouquet de suppliciées.
[122] Psyché, n° 2: S’affirmer -  n° 3 : La ronde de mes illusions.
[123] Psyché, n° 3: Poème – n° 4 : Poème.
[124] Psyché, n° 4: Le désir de Tantale – n° 5 : Poésie.
[125] Psyché, n° 5: Fleurs des rues.
[126] Psyché, n° 5: La ciguë.
[127] A. REINBOLD, Alfred Jarry, dans: DBF, T. XVIII, 1994, 484.
[128] Psyché, p. 111-112.
[129] Ernest Gaubert de Valette de Faurier, dans: DBF, T.
[130] Psyché, p. 48.
[131] Psyché, p. 317-18.
[132] Maurice Rouvier (1842-1911), premier ministre de janvier 1905 à mars 1906. Sous son égide la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat fut votée en décembre 1905.
[133] En tant que ministre des finances, Rouvier bénéficia d’un non-lieu après son implication dans le scandale de Panama.
[134] Ferdinand Sarrien (1840-1915), premier ministre de mars à octobre 1906. Début 1906, alors Garde des Sceaux dans le gouvernement Rouvier, il fit amnistier Dreyfus et le réintégrer dans l’armée.
[135] Psyché, p. 107.
[136] Armand Fallières (1841-1931), député puis sénateur gauche républicaine, président du Sénat (1899-1906), président de la République (1906-1913).
[137] Le candidat opposé à Fallières était le radical plutôt de droite Paul Doumer (1857-1932), qui ne serait élu président que 25 ans plus tard.
[138] Fallières était à l’époque de son élection président du Sénat.
[139] Psyché, p. 47.
[140] Psyché, p. 107-108.
[141] Il voulait dire sans doute à fonds perdus.
[142] P. LEAUTAUD, Correspondance, 27 février 1906.
[143] Idem, 4 mars 1907.
[144] Idem, 22 avril 1906.
[145] R. LIMOUZIN-LAMOTHE, Jules Clarétie, dans: DBF, T. VIII, 1959, 361.
[146] A. SALMON, Souvenirs sans fin Tome I (1903-1908), p. 237.
[147] Marcel SCHWOB, Le Parnasse satyrique du quinzième siècle, anthologie de pièces libres, Paris, H. Welter, 1905, in-16, VIII-333 p. (Édition posthume, dont les notes ont été complétées par Pierre Champion. - Index par Paul Léautaud); F. VILLON, Le Petit et le Grant testament de François Villon, les cinq ballades en jargon et des poésies du cercle de Villon.. avec une introduction par Marcel Schwob, ,Paris, Champion,  1905
[148] Charles Verrier travaillait pour une entreprise de librairie. Il publia : Pierre de QUERLON et Charles VERRIER. Les Amours de Leucippe et de Clitophon, roman d’aventures, Paris, Mercure de France et Les Épigrammes d'Ausone, traduites du latin, accompagnées et suivies de quelques remarques et d'une bibliographie des oeuvres d'Ausone par Charles Verrier, et précédées d'une notice par Remy de Gourmont, Paris, Sansot, 1905. Il publia dans L’Ermitage, revue dont il était le secrétaire, en 1906, une nouvelle: Les Plaisirs de l'Eté. Le peintre post-impressionniste Jacqueline Malval (1866-1932) fit de lui un splendide portrait.
[149] P. LEAUTAUD, Journal littéraire, T. II p. 87 (23 novembre 1907).
[150] J.-P. GOUJON, Jean de Tinan, Paris, Plon, 1991.
[151] P. LEAUTAUD, Journal, T. II, p. 87.
[152] P. LEAUTAUD, Journal littéraire, T. II p. 149 (9 mars 1908).
[153] Idem, p. 98.
[154] Idem, p. 317 (12 octobre 1908)
[155] Idem, p. 107 (3 janvier 1908)
[156] Idem, p. 120 (27 janvier 1908).
[157] Idem, p. 149 (9 mars 1908).
[158] Mirande LUCIEN, "Akademos", Jacques d'Adelsward-Fersen et la cause homosexuelle, [textes choisis et présentés par Mirande Lucien] , Lille, 2000.
[159] Déjà en 1906 Thomas avait écrit: Renée Vivien est une artiste ; elle occupe ses jours, et ses nuits sans doute, à coucher avec quelques jeunes femmes de ses amies ; écrivant ses vers avec les émotions que ces personnes lui procurent, elle ose se montrer telle qu’elle est, sensuelle, saphique, ardente et gonflée de mille désirs. Voilà qui est bien.(Psyché, juillet août 1906).
[160] Idem, T. I,  p. 299 (août 1906).
[161] Idem, T. II, p. 81-82 (19 novembre 1907).
[162] Idem, p. 86-89 (23 novembre 1907).
[163] Idem.
[164] Idem.
[165] Idem, p. 119 (27 janvier 1907)
[166] P. LEAUTAUD, Correspondance, 28 novembre 1907.
[167] P. LEAUTAUD, Journal littéraire, T. II, p. 90 et 92 (25 et 28 novembre 1907).
[168] Idem, p. 107-108 (3 janvier 1908).
[169] Idem, p. 119 (27 janvier 1908).
[170] P. LEAUTAUD, Correspondance, (4 mars 1907)
[171] Idem, p. 368 (1 février 1909)
[172] Idem, p. 360 (18 janvier 1909)
[173] Idem, p. 293 (18 septembre 1908)
[174] E. FRANCESCHINI, Emmanuel Arène, dans: DBF, T. III, 1939, 474-77.
[175] P. LEAUTAUD, Correspondance, 3 octobre 1908.
[176] P. GILBERT, La forêt des cippes, Paris,1918.
[177] P. HAMON, Jean-Marc Bernard, dans: DBF, T. VI, 1954, 63.
[178] P. LEGUAY, Tristan Derème, dans: DBF, T. X, 1965,
[179] H. MARTINEAU, La Vie de Paul-Jean Toulet, Paris, Le Divan, 1921.
[180] Jean Léon Séché, né à Ancenis en 1848 et mort à Nice en 1914, spécialiste du Romantisme, fut à l'origine de la Revue illustrée de Bretagne et d'Anjou. Monté à Paris en 1869, il devint le secrétaire du sénateur Jules Simon, ministre de l'Instruction publique en 1876. Il publia en 1879 le Petit lyré de Joachim du Bellay, en 1881 Contes et Figures de mon Pays et en 1889 un roman qui avait pour cadre sa ville natale : Rose Epoudry. Auteur de nombreuses études d'histoire du romantisme et d’études, notamment sur Lamartine, Vigny, Musset et Sainte-Beuve.
[181] P. LEAUTAUD, Journal littéraire, T. II, p. 122 (30 janvier 1908)
[182] Idem.
[183] Idem, T. III, p. 17-19  (14-21 novembre 1910).
[184] Idem, T. II, p. 360 (18 janvier 1909)
[185] Idem, T. III, p. 16-19, 21-22
[186] idem, p. 27.
[187] Idem, p. 59.
[188] Idem, p. 78.
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