Le Komintern à Bruges

Au mois de septembre 1938 un certain Auguste-Jean Jory (°1902), Français d’origine italienne, vint faire à Bruges l’achat d’une maison construite récemment, d’après les plans de l’architecte Antoine Dugardyn et située discrètement au n° 24 de la Rue Hugo Verriest dans le nouveau quartier Guido Gezelle. La maison avait été construite pour le compte d’un officier, attaché à la caserne se trouvant à courte distance, de l’autre côté de la Rue Longue. Sa femme n’avait pu toutefois s’habituer à cette maison et ce quartier, qu’elle avait trouvé trop solitaire. Le prix demandé fut payé, rubis sur ongle, sans discuter ni marchander.

Jory était un homme de paille du Parti Communiste Français, qui n’apparaissait pas dans l’acte d’achat. Pourquoi cet achat ? Sans doute faisait-il partie d’une politique d’achats de maisons refuge, en pays neutres, en prévision d’évènements qui pourraient se produire. Le mois de septembre 1938 était celui de la mobilisation générale en Tchécoslovaquie et dans d’autres pays, y compris la Belgique, des va-et-vient de Chamberlain entre l’Angleterre et l’Allemagne et enfin, le 30 du mois des Accords de Munich.

Jory s’en retourna en France après avoir donné des instructions pour l’ameublement et la décoration de la maison. L’agent immobilier obtint carte blanche. A l’occasion de ses visites à la maison, il se rendit compte qu’une jeune femme s’y était installée.

Voilà ce que Carlos Vlaemynck (1929-1988) écrivit dans son article Frans K.P.- leider dook onder te Brugge (‘Un leader du PCF planqué à Bruges’) dans le ‘Brugsch Handelsblad’ du 4 juin 1977). L’auteur supposait que la jeune femme en question devait être Jeannette Vermeersch (1910- 2001), la compagne de Maurice Thorez (1900-1964). Cela semble toutefois plutôt improbable, car au début de l’automne 1939 elle était encore à Paris.

Plus plausible est la possibilité que la jeune femme était Aurore Membœuf, originaire de la région de Calais, ex-épouse de Thorez, qui depuis 1934 était la compagne d’Eugen Fried, le flamboyant représentant du Komintern en France et le véritable chef occulte du PCF.

Fin août 1939 Fried jugea la situation en France comme trop incertaine et partit, sur ordre de Moscou d’ailleurs, vers la Belgique neutre. Il était à prévoir que le pacte germano-soviétique provoquerait des remous. Et en effet, la presse communiste fut prohibée et le parti communiste dissous. Fried vint habiter Bruxelles, avec Aurore Memboeuf, son fils Maurice Thorez junior (°1925) et sa propre fille naturelle, Marie Pauker (°1932), née de ses relations avec Anna Pauker-Rabensohn (1893-1960), la future ministre communiste des affaires étrangères en Roumanie.

Au cours du mois de septembre 1939, Fried s’installa Rue Hugo Verriest et y organisa au moins deux réunions avec les leaders communistes français: le 15 septembre et le 9 octobre. Il démontrait ainsi qui était le chef en les faisant tous venir à Bruges, alors qu’il aurait pu les rencontrer à Bruxelles. Jacques Duclos et les autres logèrent à l’Hôtel de Flandre dans la Rue Nord du Sablon, hôtel qui avait été très confortable, où Liszt, Gide, Rilke, avaient logés mais qui était devenu vétuste et devait d’ailleurs être démoli en 1940.

Quant à Thorez, le mobilisé qui avait déserté, Jeannette Vermeersch l’avait conduit en Belgique le 5 octobre. Il se cacha à Bruxelles auprès de membres communistes belges : l’avocat Jean Fonteyne (qui fut déporté à Buchenwald et deviendrait en 1946 sénateur communiste pour l’arrondissement de Charleroi-Thuin) et le juge d’instruction Henri Buch (qui en 1967, fonderait avec Paul Foriers et le futur baron Chaïm Perelman un Centre de philosophie du Droit à l’ULB). Il était à la réunion de Bruges du 9 octobre et il n’est pas à exclure qu’il y séjourna quelques jours ou même une semaine ou deux. Pas toutefois, comme le pensait Vlaemynck, d’octobre 39 jusqu’au printemps 40. Quoiqu’un certain mystère demeure en ce qui concerne le voyage de Thorez et Vermeersch, quant à la date et à l’itinéraire parcouru, il est de toute façon admis qu’ils étaient à Moscou dès le 8 novembre 1939. Leur fils Paul y naquit en 1940.

Pourquoi donc Fried préféra-t-il d’établir pour un temps son quartier général à Bruges ? Le fait qu’Aurore s’y trouvait aurait-il pu jouer un rôle? La vigilance de la Sûreté belge y était-elle moins grande ? En effet, Fried était illégalement en Belgique, tout comme d’ailleurs les autres leaders communistes français, dont certains se déguisaient ou portaient de faux papiers. La maison se situait certes dans l’enceinte de Bruges, mais dans un quartier en construction, où la maison du PCF se trouvait très solitaire. Des visiteurs pouvaient entrer dans Bruges par la Porte Sainte-Croix et se rendre jusqu’à la maison, sans pratiquement rencontrer âme qui vive et en repartir de même.

Début novembre 1939 un autre membre de la ‘nomenklatura’ du PCF vint séjourner à Bruges. Il s’agissait de Maurice Tréand (1900-1947), qui avait joué et continuait à jouer encore un rôle important dans le parti. Jusqu’en mai 1940 il s’occupa d’assurer la sécurité des militants passant en Belgique.

Par la suite, Fried retourna à Bruxelles d’où il maintint le contact quotidien avec Moscou et avec les communistes français, grâce à un puissant émetteur radio que l’ambassade soviétique lui avait procuré. Il prenait évidemment de gros risques, puisqu’à partir de la mi-mai 1940 Bruxelles était occupée par les nazis. En 1943 Staline décida de dissoudre le Komintern. Fried, qui de toute façon n’était plus retenu par aucune mission en Belgique, devenait ‘chômeur’.

Le 17 août 1943 il fut assassiné dans sa maison. Tout indique que le commando de tueurs était nazi et que Fried avait été repéré après qu’un résistant avait, sous la torture, donné des renseignements à son sujet. Un bruit persistant a toutefois couru qu’il aurait pu être tué sur ordre de Moscou. Fried était tombé plus ou moins en disgrâce et avait refusé de rentrer à Moscou, où l’attendait sans doute le goulag. On peut en effet se demander si la Gestapo n’aurait pas plutôt voulu le capturer vivant, afin de l’interroger avant de le tuer. D’un autre côté il semble que Fried ne se fit pas arrêter sans résistance, ce qui expliquerait qu’il fut abattu, et pour cela la Gestapo pourrait être tenue responsable. Des recherches faites des années plus tard, semblent confirmer qu’il s’agissait bien d’elle et non d’émissaires de Moscou.

La maison à Bruges demeura inoccupée pendant toute la période de la guerre et jusqu’en février 1949. A cette date, Jory la vendit à un jeune magistrat, neveu de l’évêque de Bruges, qui plus tard devint conseiller auprès de la Cour d’Appel à Gand et qui ne se douta jamais de ce qui s’était antérieurement passé là. Jory n’avait pas fait le déplacement et avait donné les pleins pouvoirs au notaire

 

Andries Van den Abeele

(Texte publié en néerlandais dans : Nucleus, février 2002.)

Voir aussi :
Guillaume BOURGEOIS, Communistes et anticommunistes pendant la drôle de guerre, thèse de 3e cycle, Paris-X, 1983
Annie Kriegel et & Stéphane Courtois, Eugen Fried, Le grand secret du PCF, Paris, 1997.
Robert Levy, Anna Pauker, the rise and fall of a Jewish Communist, Los Angeles/London, 2001.
Roger Bourderon, Maurice Tréand, dans: Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français,

www.andriesvandenabeele.net